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Discours du 28 mai 2026

Alexandre Allegret-Pilot · Session ordinaire 2025-2026 · séance n°251

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Charles Péguy écrivait : « Une grande philosophie n’est pas celle qui prononce des jugements définitifs, qui installe une vérité définitive. C’est celle qui introduit une inquiétude. »Je voudrais aujourd’hui introduire une inquiétude à propos d’un pays qui ne sait plus s’il veut des enfants, d’une République qui parle de natalité dans les colloques avant de l’oublier dans ses lois de finances, et d’une nation qui se paie de mots quand il faudrait payer des berceaux.De quoi parlons-nous ? D’une loi de 2023 qui a fait des communes les autorités organisatrices de l’accueil du jeune enfant. Cela procède d’une bonne intention : c’est une responsabilité immense que d’accompagner les familles, de planifier l’offre, de soutenir la qualité des modes d’accueil. Et puis, au détour d’un alinéa, vient un seuil : 3 500 habitants. Au-dessus, l’État compense – à hauteur de 86 millions d’euros en 2025, répartis entre 3 300 communes, soit 26 000 euros en moyenne par commune. En dessous, rien, zéro, le silence budgétaire. Voilà ce que l’État dit aux communes rurales : exercez la compétence, mais débrouillez-vous. Quel abandon !Ce qui est révoltant dans cette affaire, c’est qu’elle ne pose pas seulement une question technique : elle constitue le symptôme d’une maladie française, la fausse autonomie. On nous parle de libre administration des collectivités, de décentralisation, de proximité. Mais quelle autonomie accorde-t-on quand on transfère la charge sans transférer les moyens ? Quand on impose la compétence sans la financer ? Quand un maire de village doit choisir entre la crèche et la voirie, entre l’enfance et l’éclairage public ? Cette autonomie-là n’est pas une liberté : c’est un fardeau déguisé en confiance.Écoutez ces chiffres : près d’un cinquième des bébés français naissent dans des communes de moins de 3 500 habitants – soit autant d’enfants dont l’État a décidé de ne pas financer l’accueil. De même, 385 intercommunalités exerçaient ces compétences en 2024 sans recevoir un seul euro de l’État, parce que toutes leurs communes membres étaient sous le seuil. Le Conseil d’État, dès juin 2023, avertissait que cette exclusion était contradictoire avec les objectifs du législateur. Le Conseil d’État avait prévenu, le gouvernement n’a pas entendu.Soyons clairs : à l’époque, le gouvernement, en séance au Sénat, a tenté de rétablir la condition du caractère obligatoire de l’exercice des compétences pour bénéficier de la compensation. Il a avancé un coût de 640 millions d’euros. Le rapporteur a fait son travail et chiffré l’extension à 30 millions d’euros par an, vingt fois moins que l’estimation initiale ! Trente millions d’euros : voilà le coût annuel de la réparation d’une injustice qui touche presque 20 % des naissances françaises. C’est dérisoire au regard d’un budget de l’État qui dépasse les 500 milliards. C’est surtout le coût d’opportunité qui est abyssal !Je voudrais maintenant élargir mon propos. Ce texte, en apparence technique et marginal, dit quelque chose de beaucoup plus profond au sujet de l’état de notre pays. Une nation qui ne finance pas ses enfants est une nation qui a renoncé à son avenir. Une nation qui sait trouver des milliards pour financer des dispositifs éphémères et anecdotiques, mais qui rechigne quand il s’agit de consacrer 30 millions à la petite enfance rurale, c’est une nation qui a perdu le sens des priorités et qui confirme son abandon des villages, ceux qui ont vu émerger Georges Charpak, Georges Pompidou, Ferdinand Foch ou encore Louis Néel. La campagne est décidément le parent pauvre de notre République, qui n’en a que pour les métropoles et leurs zones à faibles émissions, que pour les banlieues et leurs quartiers prioritaires de la politique de la ville. Pourtant, la campagne est notre principale source de diversité, dans cette République des copains du petit Paris et de l’École alsacienne. C’est de cette véritable diversité que l’extrême gauche ne veut surtout pas entendre parler.Dans ma seule circonscription, qui abrite 137 communes, 123 d’entre elles comptent moins de 3 500 habitants. Ensemble, elles réunissent pourtant la moitié des habitants de la circonscription. Contre les projets d’anéantissement de nos campagnes, je veux, nous voulons les voir prospérer, loin du tumulte, de la promiscuité et de la décadence. Je veux y voir naître et grandir les futurs Georges Charpak, Marcel Dassault, Frédéric Mistral.Une nation dont la natalité s’effondre – 660 000 naissances ont eu lieu en 2024, soit le plus bas niveau depuis 1946 – et qui laisse les territoires les plus féconds sans soutien, c’est une nation qui marche à reculons vers son propre déclin et qui refuse de voir s’élever les Néel et les Pompidou de demain. Paul Éluard écrivait qu’il fallait que l’homme ait foi dans l’homme. Il faut aujourd’hui qu’une nation ait foi dans ses enfants. La compensation dont nous débattons, c’est une crèche qui ouvre dans un village de 2 000 habitants parce que la République a décidé que chacun de ces 2 000 habitants comptait autant que chacun des 200 000 d’à côté.« Il n’y a qu’une fatalité, celle des peuples qui n’ont plus assez de force pour se tenir debout et qui se couchent pour mourir », nous disait De Gaulle. Il est temps que la France se relève. Cela commence par l’effort qu’elle doit consentir pour ses enfants présents et futurs. Nous voterons pour cette proposition de loi, parce que financer la petite enfance partout sur le territoire n’est pas une dépense ; c’est un investissement dans la seule chose qui compte vraiment : la continuité et le destin de la France. (Applaudissements sur les bancs du groupe UDR et sur plusieurs bancs du groupe RN.)

Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).