Discours du 11 mai 2026
Alice Rufo · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°227
Je vous prie tout d’abord d’excuser mon collègue Benjamin Haddad, qui participe à une réunion informelle des ministres des affaires européennes et qui m’a chargée de porter sa parole auprès de vous. Je tiens à remercier cette assemblée de se saisir de ce sujet par cette proposition de résolution européenne transpartisane. Madame la rapporteure, je connais – et nous venons de l’entendre – votre engagement réel et de longue date pour cette nation du Caucase à la fois si proche de la France et si européenne.Proche de nous, d’abord. Notre proximité a été forgée par l’histoire. En 1921, lorsque l’Armée rouge envahit la Géorgie, c’est en France que trouva refuge le gouvernement de la république démocratique de Géorgie. Nous le savons, des Géorgiens sont devenus d’illustres Français et sont morts pour la France. Depuis que la Géorgie a recouvré son indépendance en 1991, notre pays s’est toujours tenu à ses côtés, soutenant sa souveraineté et son intégrité territoriale, dans ses frontières internationalement reconnues. En 2008, face à l’agression russe, la France a porté la voix de l’Union européenne et a permis le cessez-le-feu. Aujourd’hui encore, notre pays est pleinement engagé dans la mission d’observation de l’Union européenne en Géorgie, dirigée par la générale de la gendarmerie nationale Bettina Boughani, dont je salue le dévouement. Cet engagement, nous le maintenons : la France continuera de se tenir aux côtés de la Géorgie face à la présence illégale de l’armée russe sur son territoire souverain.Européenne, ensuite. Vous l’avez dit, madame la rapporteure, ce sont les drapeaux européens dans les rues de Tbilissi qui en parlent le mieux. Les sondages comme la clameur des rues témoignent de l’attachement de la population géorgienne à notre continent et de son choix souverain et résolu de rejoindre notre Union. Il ne fait aucun doute que la Géorgie appartient à la grande famille des nations européennes et que l’avenir de ce pays se trouve à nos côtés. C’est pourquoi le Conseil européen lui a octroyé le statut de candidat le 14 décembre 2023. La France a démontré son soutien aux aspirations démocratiques et européennes du peuple géorgien et continuera de le faire, comme l’y invite la présente proposition de résolution européenne.Cette relation singulière et cette aspiration européenne nous obligent. Quand les autorités du Rêve géorgien – auquel vous avez justement mis des guillemets, madame la rapporteure – s’écartent du chemin européen, quand l’espace civique se referme jour après jour, nous ne pouvons pas détourner le regard. Oui, les autorités géorgiennes ont entraîné leur pays dans une dérive illibérale et se sont enfermées dans une spirale répressive. Nous assistons depuis deux ans à un démantèlement méthodique de l’ensemble des contre-pouvoirs constituant le socle de la démocratie géorgienne. Une série de législations liberticides est venue restreindre l’espace civique et s’attaquer aux droits et libertés les plus fondamentaux, fragilisant l’État de droit et accentuant la pression sur la société civile, les médias indépendants et les défenseurs des droits de l’homme. Ce faisant, la Géorgie s’écarte de son chemin européen. Plusieurs dizaines de Géorgiens sont en prison pour leur engagement politique. Je souhaite leur adresser ici un message de solidarité et leur dire avec vous que la France ne les oublie pas.À cette crise politique intérieure, s’ajoute celle des relations avec l’Union européenne. Le recul démocratique a conduit au gel du processus d’adhésion dès le 27 juin 2024 par le Conseil européen. Ce sont les autorités géorgiennes elles-mêmes qui ont entériné cette rupture : le premier ministre Kobakhidze annonçait le 28 novembre 2024 qu’il ne négocierait pas l’adhésion avant 2028 et qu’il renonçait à toute aide budgétaire de l’Union. La Commission européenne l’a souligné dans son dernier rapport sur l’élargissement : le statut de candidat de la Géorgie n’a plus de consistance, tant la gouvernance du pays s’est écartée des fondamentaux européens. Je rejoins votre appel, madame la rapporteure : le processus d’adhésion restera interrompu tant que les autorités géorgiennes ne changeront pas le cours de leur politique.Nous ne pouvons rester immobiles. La crise politique en Géorgie comporte des risques, non seulement pour la crédibilité du processus d’élargissement, mais aussi pour nos intérêts dans la région. Les tensions entre l’Union européenne et Tbilissi font indéniablement le jeu de Moscou. Tandis que la crise intérieure affaiblit les positions de la Géorgie, la Russie y conserve de puissants leviers et la Chine y gagne en influence. La situation en Géorgie ne peut être dissociée des équilibres stratégiques plus larges du Caucase du Sud. La France est très attentive au maintien des voies de connectivité régionales, essentielles non seulement pour la stabilité de la Géorgie elle-même, mais également pour tout le Caucase. Celui-ci vit un moment très particulier, qui peut conduire à la stabilité, et ne doit pas conduire au chaos. Nous y sommes évidemment attentifs dans le cadre de nos relations avec l’Arménie.Cela a été rappelé lors de la visite d’État qui vient de s’y dérouler ; l’ouverture européenne de l’Arménie dépend en partie de la capacité de la Géorgie à demeurer un espace de transit stable, ouvert et tourné vers l’Europe. Nous en avons une illustration concrète dans le cadre de notre contribution à la paix et à la stabilité dans la région, par le biais des livraisons de matériels défensifs, qui constituent un élément très important pour l’Arménie.Toute déstabilisation durable de la Géorgie ou tout éloignement du cadre européen risquerait d’accroître l’isolement régional de l’Arménie, au moment même où ce pays souhaite diversifier ses partenariats et ses accès économiques, et se tourne résolument vers l’Europe. Il est évident qu’une déstabilisation de ce pont entre l’Asie centrale et l’Europe menacerait la sécurité de toute la région et irait à contre-courant de la dynamique de paix à l’œuvre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan.C’est pourquoi nous ne sommes pas restés sans agir. Nous avons dit publiquement notre préoccupation face à cette dérive, à la fois à titre national et aux côtés de nos partenaires du triangle de Weimar. Nous avons recalibré nos relations avec les autorités géorgiennes, tout en poursuivant et en amplifiant notre soutien à la société civile.Au niveau européen, il a été décidé de suspendre l’exemption de visa pour les passeports diplomatiques et de service géorgiens. En l’absence d’engagement clair de la part des autorités, cette suspension pourrait être généralisée à l’ensemble de la population d’ici l’année prochaine. Nous sommes bien conscients que cela n’est pas suffisant et regrettons la division des Européens face à la conduite à tenir. Nous prônons à Bruxelles une approche commune, à la fois ferme sur les principes et ouverte au dialogue. Nous y défendons une approche plus cohérente sur le plan régional, visant à soutenir la résilience de la région, à investir dans le renforcement de la connectivité et à défendre la démocratie et les valeurs européennes.Pour espérer une amélioration de la situation et agir en ce sens, il faut aussi maintenir des espaces de dialogue avec la Géorgie. Les déclarations et les mesures coercitives ne permettent pas à elles seules de ramener ce pays sur le chemin de l’Europe et de la démocratie, en réponse à la demande de sa population. Nous savons que son isolement total serait préjudiciable et ne bénéficierait au fond qu’à Moscou. Le dialogue que nous avons avec les autorités géorgiennes est donc exigeant. Il permet de passer sans relâche un message clair : il est dans leur intérêt de reprendre la coopération avec l’Union européenne, mais pour cela, des gestes concrets sur le plan des droits de l’homme et du cadre démocratique sont indispensables. Nos attentes, qui convergent largement avec celles exprimées dans cette proposition de résolution européenne, ont été exposées aux autorités géorgiennes. Nous nous mobilisons pour les convaincre de saisir cette main tendue.Par ailleurs, je veux affirmer ici que la France reste fidèle à son engagement pour la souveraineté et l’intégrité territoriale de la Géorgie. Je sais que la représentation nationale y est très attachée. C’est le sens de la coopération avec les forces armées géorgiennes, que nous avons préservée malgré la dégradation de la relation bilatérale. Nous sommes également fidèles à l’amitié qui nous lie au peuple géorgien : notre dispositif de coopération et d’action culturelle continue en Géorgie – les projets bénéficiant à la population géorgienne doivent se poursuivre.Je souhaiterais enfin adresser un message d’espoir au peuple géorgien. Comme l’indiquait le président de la République le 13 décembre 2024, « le rêve européen de la Géorgie ne doit pas s’éteindre ». La porte de l’Union européenne reste ouverte. La Géorgie peut choisir de reprendre ce chemin. Il doit s’agir d’une décision souveraine. Pour cela, l’apaisement et le dialogue sont indispensables. La France sera toujours au rendez-vous pour accompagner la Géorgie sur ce chemin. Je sais que la représentation nationale y sera particulièrement attentive et je vous en remercie. (Applaudissements sur les bancs du groupe EPR et sur quelques bancs du groupe Dem. – Mme la rapporteure applaudit également.)
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).