Discours du 19 mai 2026
Anna Pic · Session ordinaire 2025-2026 · séance n°236
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Mettons d’emblée fin à un suspense qui n’en est pas vraiment un : en cohérence avec son vote lors du débat organisé en décembre dernier, au titre de l’article 50-1 de la Constitution, sur la stratégie de défense nationale, les moyens supplémentaires et les efforts industriels à engager, comme sur la mission Défense lors du dernier projet de loi de finances, le groupe Socialistes et apparentés votera pour ce projet de loi d’actualisation de la programmation militaire. (Applaudissements sur les bancs des groupes EPR, Dem et HOR ainsi que sur les bancs des commissions.)Compte tenu du bouleversement en profondeur de l’ordre international, marqué par des ruptures géopolitiques majeures, qu’il s’agisse du retour des logiques impérialistes ou des rhétoriques belliqueuses, ou encore des nouvelles menaces sécuritaires qui pèsent sur la France et sur les autres démocraties libérales occidentales après tant d’années de paix, nous ne pouvons pas priver nos armées des crédits nécessaires à leur adaptation stratégique.Mais, au terme de nos débats, disons-le tout net : ce texte n’est pas seulement une occasion manquée… Un véritable effort a été fait pour éviter tous les sujets essentiels, toutes les transformations qui font notre actualité en matière de défense : pas un mot sur la construction d’une nouvelle architecture de sécurité collective du continent européen, pourtant évoquée dans la revue nationale stratégique (RNS) de 2025, ni sur le rôle que vont y jouer nos armées ; pas un mot sur les nécessaires adaptations de notre format, de notre doctrine, mais aussi de notre base industrielle et technologique de défense – BITD –, si nous voulons être un partenaire fiable et efficace dans le nouveau contexte géostratégique que nous vivons – un autre enjeu identifié par la dernière RNS ; pas un mot sur l’adaptation des contrats opérationnels de nos armées, alors que certaines d’entre elles outrepassent allègrement leur contrat opérationnel initial ; pas un mot sur la notion d’épaulement de la dissuasion élargie avec nos partenaires européens volontaires.En bref, pas un mot pour objectiver et légitimer, auprès de nos concitoyens, les décisions que nous prenons et qui représentent tout de même 440 milliards d’euros sur six ans. Cette somme est absolument essentielle à nos armées, mais nous n’avons rien entendu qui aurait permis d’éclairer le débat pour des néophytes. Vous avez même laissé croire, madame la ministre des armées, à une forme de hiérarchie entre les intérêts européens et nos intérêts vitaux ; ce faisant, vous avez flatté la frange la plus nationaliste de cet hémicycle, à l’encontre des intérêts de la nation.Les acteurs de la défense ne peuvent plus se contenter de patchs successifs. C’est la raison pour laquelle nous réclamons l’élaboration d’une stratégie globale pour notre défense, autour d’une question essentielle : quelle puissance militaire souhaitons-nous être, avec qui, comment et dans quelle architecture ?Et puis, nous le redisons : cette loi n’a d’actualisation que le nom, que vous avez même fini par modifier puisqu’il s’est transformé en « loi de programmation rectificative ».
La loi de programmation initiale était sous-financée, nous l’avions déjà dénoncé en 2023 et nous n’avons pas cessé de le répéter depuis lors. Les débats des dernières semaines ne nous ont pas fait changer d’avis. Ne vous en déplaise, la loi que nous nous apprêtons à voter est en réalité une loi de sincérisation budgétaire, un pansement visant à soutenir un format jusqu’ici sous-financé. Le Conseil d’État, dans son avis sur le texte, ne dit d’ailleurs pas autre chose, et vous-même le savez.Par ailleurs, nous manquons cruellement d’informations quant aux modalités de financement de ces ressources supplémentaires, alors même que le Haut Conseil des finances publiques (HCFP) a précisé que des « ajustements » seraient nécessaires pour rendre la trajectoire budgétaire compatible avec nos engagements nationaux et européens. Loin d’être un sujet technique, cet ajustement devra faire l’objet d’un débat politique éclairé incluant la question de la juste répartition de l’effort entre les Françaises et les Français.Deux autres points du texte nous apparaissent comme des irritants. D’une part, nous regrettons le rejet de nos amendements visant à accroître l’information et le contrôle du Parlement sur le nouveau dispositif d’état d’alerte de sécurité nationale, condition pourtant légitime à l’acceptabilité d’un tel régime.D’autre part, nous dénonçons le remplacement de l’actuelle journée défense et citoyenneté (JDC) par une « journée de mobilisation », à la connotation exagérément militariste. Cette tentative d’acculturation des Françaises et des Français à la sémantique militaire est un signal faible de la façon dont vous concevez le lien entre l’armée et la nation. Cette conception n’est pas la nôtre : à la propagande diffusée au sein d’un dispositif remilitarisé, nous préférons le triptyque information-communication-orientation de la JDC, même si celle-ci reste perfectible.Vous aurez compris que si nous sommes en phase avec la nécessité d’accentuer l’effort national de défense, nous pensons que celui-ci ne peut être effectué à n’importe quel prix. Nous serons donc particulièrement attentifs à ce point lors des prochains débats budgétaires. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe SOC.)
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).