Discours du 22 janvier 2026
Arnaud Le Gall · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°121
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S’agit-il d’entrisme ou de séparatisme ? Il faudrait savoir !
Les Émirats arabes unis vous ont donné de l’argent ? Que faisait Jordan Bardella là-bas ?
De quoi est-il question dans ce texte confus : des Frères musulmans, de l’islamisme, du terrorisme ? On ne sait pas très bien. En réalité, un spectre vous hante : celui de l’islam.Le récent rapport « Frères musulmans et islamisme politique en France » reconnaît lui-même que le mouvement des Frères musulmans est groupusculaire et inorganisé ; mais comme son commanditaire, Bruno Retailleau, avait l’obsession du contraire, il a tordu ce rapport pour lui faire dire ce qu’il ne disait pas. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LFI-NFP.)
Engagé dans cette compétition glauque vers la radicalisation, Laurent Wauquiez a, quant à lui, échafaudé une commission d’enquête, qui s’est terminée, pour vous, en pantalonnade.
Et, comme cela ne vous suffit pas, vous nous soumettez cette proposition de résolution.Pourtant, la lutte contre le terrorisme est une affaire sérieuse. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.) Elle nécessite discernement, criblage et suivi précis. Ce sont les propos de Laurent Nuñez qui, récemment au Sénat, se disait défavorable à votre proposition puisque – je le cite – « nous ne sommes pas dans le cas d’un mouvement terroriste » ; mais peut-être, au stade où vous en êtes, me direz-vous que le ministre de l’intérieur est un agent des Frères musulmans ? (Rires sur les bancs du groupe LFI-NFP. – Mme Frédérique Meunier s’exclame.)
Votre initiative ne sert pas la lutte contre le terrorisme. Elle s’inscrit, en revanche, dans une islamophobie chauffée à blanc et qui rend fou. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.) Que dire du cas de cette lycéenne, un temps exclue parce qu’elle portait, pour masquer une alopécie, un bonnet assimilé à tort à un signe religieux ? Que dire également de l’insupportable chasse au calot menée dans certains hôpitaux parisiens ?
Ce faisant, vous contribuez à susciter la défiance contre une partie de la population, tantôt accusée d’entrisme, tantôt de séparatisme – il faudrait savoir ! En agissant ainsi, vous servez la cause de ceux que vous prétendez combattre, car la stratégie des terroristes consiste d’abord à fracturer l’unité du pays visé. (Mêmes mouvements.)
Vous seriez mieux avisés de dénoncer avec nous ce qui se passe en Syrie, où les combattants kurdes des Forces démocratiques syriennes (FDS) subissent une attaque de l’armée syrienne, avec l’appui de la Turquie et l’approbation formelle de Donald Trump. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP et sur quelques bancs du groupe EcoS.) Cette trahison à l’égard de ceux dont la contribution à la lutte contre l’État islamique en Syrie a été décisive concerne directement notre sécurité. La retraite forcée des FDS a déjà rendu possible la fuite de centaines, voire de milliers de miliciens de l’État islamique jusque-là détenus dans des prisons contrôlées par les Kurdes de Syrie. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe LFI-NFP.)
Pourquoi choisissez-vous, en définitive, de cibler un groupuscule qui n’a aucune implication terroriste en France ou en Europe ? Il se pourrait que vous vous fassiez le relais de combats qui ne sont pas les nôtres. Certains États ou gouvernements étrangers ont un contentieux particulier avec les Frères musulmans. (« Eh oui ! » sur quelques bancs du groupe LFI-NFP.)Plus précisément, ils cherchent à affaiblir des États rivaux en ciblant cette confrérie. Je note que votre proposition suit de près une décision analogue de Donald Trump, qui veut par ailleurs nous vassaliser et dont, au fond, vous admirez la vision du monde. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe LFI-NFP.)
Elle fait évidemment écho au génocidaire Netanyahou.Enfin, elle répond point par point à l’agenda des Émirats arabes unis, fer de lance d’une lutte contre les Frères musulmans, mais dont le combat n’a rien à voir avec la lutte contre le terrorisme. Il est désormais de notoriété publique que ce pays a fait de la France un pays cible pour promouvoir sa campagne – « target country » : c’est ce qui est écrit dans une note des services émiriens rendue publique.Nous n’acceptons pas, pour notre part, que la France devienne le terrain de ces luttes d’influence. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP. – M. Laurent Jacobelli s’exclame.) Nous ne sommes pas le relais de puissances étrangères. Nous refusons de nous laisser entraîner dans des combats qui ne sont pas les nôtres.Si vous souhaitez, comme nous, combattre la menace terroriste, commencez par cibler correctement l’ennemi : non pas une religion et ses adeptes en général, mais seulement les fanatiques, d’où qu’ils viennent, prêts à commettre un acte terroriste, et dont le repérage par les services compétents nécessite, je le répète, criblage, discernement et suivi précis. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LFI-NFP.)
Comment se fait-il, par exemple, que les armes utilisées par le terroriste auteur de l’attaque contre l’Hyper Cacher, en janvier 2015, aient transité par un militant d’extrême droite, un temps membre du service d’ordre du Rassemblement national ? (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.)
Comment les services de renseignement ont-ils procédé, ces dernières années, pour déjouer des projets d’attentats attribués à des terroristes issus de telle ou telle mouvance islamiste, mais aussi, pour beaucoup, d’extrême droite ?
Voilà le genre de questions, relatives à des faits précis, qui devraient intéresser ceux qui prétendent vouloir améliorer la lutte contre le terrorisme.Enfin, la lutte contre le terrorisme doit être implacable, mais ne jamais déroger à l’État de droit. Elle n’aurait jamais dû justifier la réduction continue des libertés publiques découlant de l’inscription dans le droit commun de mesures censées être exceptionnelles et circonscrites. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LFI-NFP.)La pente liberticide dans laquelle s’inscrit ce texte dilue l’usage du qualificatif « terroriste », au point de le déconnecter le plus souvent de la réalité. En atteste la multiplication absurde des procédures pour apologie du terrorisme visant des militants syndicaux et des opposants politiques – notamment des parlementaires – n’ayant rien à voir avec une quelconque entité terroriste.
Il y a là un lourd danger pour les libertés publiques, déjà largement entamées dans notre pays.
Voir des terroristes partout, voilà le moyen le plus sûr d’affaiblir la lutte contre le terrorisme, en sapant l’unité de la nation et en affaiblissant notre capacité à repérer les menaces réelles. Nous ne vous suivrons pas dans cette pente vertigineuse. (Les députés du groupe LFI-NFP se lèvent pour applaudir. – Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe EcoS.)
Nous soutenons l’amendement. Votre texte se fonde, entre autres, sur des références et sur des comparaisons internationales, et il est important de montrer en quoi elles sont problématiques.Les États que vous citez en exemple, tels que les Émirats arabes unis ou l’Égypte, ne luttent pas contre les Frères musulmans pour s’opposer au terrorisme. Pour les Émirats, il s’agit d’une lutte d’influence avec le Qatar, lutte qui ne nous concerne pas. En Égypte, les poursuites contre les Frères musulmans ont fourni un prétexte pour réprimer toutes les forces qui avaient fait la révolution contre Moubarak. Vous n’avez pas un mot pour les 60 000 prisonniers politiques en Égypte. Voilà vos références !Pour ce qui concerne l’Autriche, il s’agit tout simplement d’un mensonge : contrairement à ce que vous prétendez, l’Autriche n’a pas inscrit les Frères musulmans sur une liste d’organisations terroristes ; elle a créé un nouveau délit – ce n’est pas la même chose. Vous vous raccrochez en permanence à ces exemples pour montrer que vous n’êtes pas à l’avant-garde de l’islamophobie en Europe, mais si, vous l’êtes. Assumez ! (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.)
Quel est le rapport avec le texte ?
Il tend à supprimer la description des Frères musulmans comme une mouvance transnationale, ce qu’ils ne sont pas. La lutte contre le terrorisme repose sur un criblage, un suivi précis et des analyses rigoureuses ; elle ne saurait embrasser toute une population et la traiter comme suspecte en raison de sa religion.Prenons des exemples d’actes récents qui ont particulièrement meurtri notre pays. Les attentats de janvier 2015 ont été commis par Al-Qaïda dans la péninsule Arabique, ceux de novembre 2015 ainsi que l’attentat du 14 juillet 2016 à Nice par l’État islamique. À chaque fois, ils ont été perpétrés par des petits groupes organisés très restreints qui parviennent à franchir les frontières.En mélangeant tout, vous piétinez l’État de droit et vous affaiblissez la lutte contre le terrorisme. Pire, vous servez les agendas de Trump, de l’Arabie Saoudite ou des Émirats arabes unis, c’est-à-dire de ceux-là mêmes qui soutiennent l’offensive militaire de l’armée syrienne contre les soldats kurdes des Forces démocratiques syriennes qui ont été nos principaux alliés dans la lutte contre l’État islamique. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.) Au moment où nous parlons, des milliers de miliciens de l’État islamique fuient les prisons dans le nord-est de la Syrie. Vous n’en dites pas un mot et vous vous faites même les porte-voix des puissances qui soutiennent cette offensive, laquelle concerne directement notre sécurité. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP ainsi que sur quelques bancs du groupe EcoS.)
Il vise à rappeler qu’en droit, notamment en matière de lutte contre le terrorisme, on juge des actes ; il n’existe pas de peine collective sur le fondement de soupçons ou d’amalgames à l’encontre d’institutions cultuelles, d’associations, etc. Cela importe à l’efficacité, mais aussi aux libertés publiques. Prenez garde, députés du Rassemblement national, c’est le Rassemblement national que ce texte appliqué à la lettre pourrait faire interdire ! Nicolas Battini, candidat du Rassemblement national, a été condamné pour terrorisme : y a-t-il eu punition collective ? Claude Hermant – pour qui il n’y a pas eu de jugement car, prétendument, il faisait office d’indic –, qui a fourni des armes à l’auteur des attentats, en janvier 2015, de Montrouge et de l’Hyper Cacher, était un ancien membre du service d’ordre du Rassemblement national :…
…cela implique au moins quelques collusions douteuses. Même observation s’agissant d’un candidat du Rassemblement national, en 2014, aux municipales de Paris qui, occupant par ailleurs un poste au sein du groupe Lafarge, a servi d’intermédiaire entre ce dernier et l’État islamique, organisation à laquelle Lafarge a donné des millions afin de pouvoir poursuivre ses activités en Syrie. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LFI-NFP ainsi que sur quelques bancs du groupe EcoS.) Le procès a lieu en ce moment ; les peines les plus lourdes ont été requises, car il s’agit de faits très graves, dont le parquet national antiterroriste (Pnat) s’est évidemment saisi de longue date. Encore une fois, faites attention : ce texte aboutirait à l’interdiction du Rassemblement national pour activités terroristes. Dans votre propre intérêt, soyez un peu sérieux ! (Mêmes mouvements.)
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).