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vie-politique.fr

Discours du 26 janvier 2026

Arnaud Saint-Martin · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°125

La présente proposition de loi illustre parfaitement une tentation toute macroniste : face à un problème complexe, structurel, profondément social et sanitaire, vous choisissez la facilité d’une interdiction symbolique à la place d’une politique publique courageuse tournée vers le bien commun et l’épanouissement de l’humanité. Plutôt que d’investir massivement dans la santé mentale des jeunes, dans l’éducation au numérique, dans la régulation des plateformes, vous proposez une nouvelle interdiction. Une interdiction qui vous donne sans doute bonne conscience et l’illusion d’agir, mais qui ne règle rien.Certes, de nombreuses études démontrent que l’exposition prolongée aux écrans peut nuire au développement des enfants. Oui, les plateformes reposent sur des algorithmes conçus pour capter et monétiser l’attention, favoriser une forme d’addiction par le défilement infini et les sujétions suggestives, amplifier des contenus parfois violents, toxiques ou dangereux. Oui encore, les réseaux sociaux numériques peuvent constituer des cyberespaces de harcèlement, de diffusion de fausses informations, de normalisation de comportements destructeurs, voire d’apologie de l’autodestruction. Mais votre réponse est simpliste, paresseuse et complètement à côté de la plaque : interdire l’accès aux réseaux sociaux jusqu’à 15 ans, comme si, à 15 ans et un jour, tous ces dangers disparaissaient soudainement ; comme si l’âge constituait un rempart magique contre des mécanismes économiques, techniques, psychologiques et culturels qui touchent l’ensemble de la population. Cette réponse est fausse.Interdire ces espaces uniquement aux jeunes est non seulement inefficace, mais surtout contre-productif. Regardez les plateformes généralistes comme Facebook et vous observerez une circulation massive de fausses informations, de contenus engendrés par intelligence artificielle, de fausses cagnottes, de faux Brad Pitt et de rumeurs partagées sans vérification par des utilisateurs ayant bien plus de 15 ans.Depuis 2015, l’éducation au numérique et aux médias fait partie des programmes scolaires. Les jeunes que vous ciblez apprennent à décrypter les sources, à comprendre les mécanismes algorithmiques, à identifier les risques. Par ailleurs, ils savent contourner les interdictions factices. Bien souvent, ils maîtrisent ces outils mieux que leurs aînés enfermés dans leurs bulles de filtres.Votre texte repose sur une forme de paternalisme numérique, voulu par Emmanuel Macron – père la morale digitale – qui, comme d’habitude, « for sure », surjoue la posture martiale. (Sourires et applaudissements sur quelques bancs du groupe LFI-NFP.) Vous prétendez protéger les jeunes sans les écouter, sans reconnaître leurs compétences, sans leur donner les moyens d’agir comme des citoyens en devenir, éclairés, du monde numérique. Pire encore, vous ne définissez pas précisément ce que recouvre la notion vague de « réseau social ».

Vous passez ainsi à côté d’acteurs problématiques, tels que certaines messageries instantanées dans les boucles desquelles prolifèrent le harcèlement collectif, le racisme, le sexisme, la diffusion d’images intimes ou d’informations personnelles, sans parler des jeux en ligne qui fonctionnent de fait comme des réseaux sociaux numériques.

Soyons clairs : ces espaces ne créent pas ex nihilo la violence, la dépression, l’addiction ou le harcèlement. Les enfants et les adolescents n’ont pas attendu les smartphones pour se constituer des réseaux sociaux, pour s’influencer, pour s’exclure ou se blesser. Certes, les plateformes les amplifient, les organisent, les rendent plus visibles, mais elles n’en sont pas la seule cause. Si vous voulez réellement agir contre les méfaits et l’emprise du numérique, alors ayez le courage de vous attaquer aux plateformes…

…dont le fonds de commerce est de maximiser la rente publicitaire par la surveillance des utilisateurs captifs. Imposez-leur des obligations contraignantes de modération. Forcez-les à démanteler les boucles de harcèlement, notamment celles qui ciblent les femmes, les personnes racisées ou tout autre personne en raison de son genre, de sa sexualité réelle ou supposée ou de ses choix. Donnez aux autorités publiques les moyens de contrôler et de sanctionner. Interdisez les algorithmes addictifs. Luttez également contre l’hyperconcentration des réseaux sociaux numériques dans les mains de l’extrême droite ou de ses alliés – j’ai quelques noms en tête.Aussi, et surtout, investissez massivement dans l’école, dans une éducation au numérique émancipatrice, qui ne se résume pas à distribuer des tablettes avant de culpabiliser les enfants sur leur usage. Recrutez des psychologues scolaires, des infirmiers, des personnels formés. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LFI-NFP.) Cessez de sabrer les budgets de la sécurité sociale et de la santé, alors même que la jeunesse traverse une crise psychique majeure. Les jeunes ne sont pas le problème. Ils comprennent, ils s’informent, ils créent, ils s’engagent, ils développent des passions, des solidarités, des amitiés grâce aux réseaux sociaux. Ils ne sont ni passifs ni aliénés par nature.

Les problèmes, ce sont bien plutôt l’économie prédatrice des plateformes et un pouvoir politique qui préfère interdire à chaud plutôt que transformer structurellement, à la racine, le rapport collectif et intergénérationnel au numérique. (Mme Mathilde Feld applaudit.)Faites confiance à la jeunesse. Écoutez-la. Donnez-lui les moyens de se protéger, de comprendre et d’agir. Surtout, cessez de légiférer dans la panique morale.

Intéressez-vous aux enfants pour ce qu’ils sont et légiférez dans le sens de leur émancipation. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.)

Nous nous opposons à l’interdiction des réseaux sociaux numériques aux moins de 15 ans. Même si mes collègues et moi-même avons déjà longuement exprimé les raisons de cette opposition, j’aimerais ajouter plusieurs arguments. Tout d’abord, cette mesure est facilement contournable par le biais d’un VPN, par un mensonge sur l’âge ou une falsification de la carte d’identité que vous obligeriez les jeunes à présenter à des acteurs privés – on le voit d’ailleurs en Australie.Qui ici souhaite que son enfant, dont toute la classe est sur les réseaux sociaux et qui a envie de rejoindre ses camarades, par mimétisme, le fasse en cachette, en utilisant des VPN ou en mentant sur son âge ? L’obligation tacite de transgression mène à des pratiques plus dangereuses, moins contrôlées et moins réglementées. L’utilisation des réseaux sociaux est parfois imposée par une volonté de s’insérer dans un groupe de pairs, par une aspiration à l’appartenance. Aucune interdiction, aucun décret ne pourra l’empêcher. Qui ici a attendu 16 ans pour regarder des téléfilms interdits aux moins de 16 ans ? (Sourires.) Je plaide coupable.À la répression, nous préférons la prévention par l’action sur les causes. Nous choisissons d’investir dans l’école, dans laquelle vous avez supprimé 4 000 postes, afin que les enfants qui souhaitent accéder à des réseaux sociaux – et qui le feront dans tous les cas – aient conscience des pièges de l’algorithmie, des bulles de filtre, des pièges de l’IA et des conséquences psychologiques de l’utilisation de ces réseaux.Rien ne sert d’interdire si l’on n’a pas les moyens de contrôler. La sanction ne mène pas à la protection – on s’illusionne en croyant agir. La surveillance généralisée ne rassure ni ne protège personne, surtout si ces données sont remises directement à des acteurs privés. En réalité, ces mesures reviennent à renoncer à réguler les réseaux sociaux numériques, à transférer vers les utilisateurs et les utilisatrices la responsabilité quant aux conséquences de leurs usages. Or aucune mesure de la présente proposition de loi ne s’attaque vraiment aux plateformes, qui sont les vraies responsables. C’est le cœur du problème. Vous transférez sur l’utilisateur – mineur, en l’occurrence – la responsabilité d’un mésusage. En somme, vous faites peser sur les mineurs la responsabilité de votre inaction…

…et de votre laisser-faire à l’égard des plateformes. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.)

Il s’agit de poser la bonne question et, peut-être, de jeter les bases de la philosophie de La France insoumise, non à partir des usages individuels et atomisés, mais à partir du fonctionnement systémique des plateformes numériques. À cet égard, les études scientifiques et les travaux des commissions d’enquête convergent et les faits sont désormais suffisamment étayés pour que leurs conclusions ne soient plus sérieusement contestées.Les réseaux sociaux reposent sur des mécanismes de captation de l’attention conçus pour maximiser le temps passé devant l’écran. Ils s’appuient sur la collecte massive de données et de métadonnées personnelles permettant d’affiner des algorithmes de recommandation, qui visent à stimuler en permanence les circuits de la récompense. La réglementation existante est d’ailleurs trop souvent contournée.Concrètement, les plateformes collectent des données, analysent les comportements, puis conçoivent des algorithmes qui orientent les contenus proposés afin de provoquer un défilement continu, de renforcer des bulles de filtre et de maintenir l’utilisateur dans des trajectoires de consommation spécifiques. Ces mécanismes peuvent enfermer les individus dans des spirales informationnelles nocives et favoriser des comportements dangereux.Les exemples sont nombreux. Ainsi, l’exposition répétée à des contenus liés au sport ou au bien-être peut rapidement conduire à une surreprésentation de vidéos visant à la perte de poids, parfois fondées sur des informations erronées ou non vérifiées, et incitant à des pratiques alimentaires à risque. Cette répétition algorithmique peut contribuer à l’apparition ou à l’aggravation de troubles du comportement alimentaire.Le présent amendement vise précisément à dénoncer ce modèle économique, là où la proposition de loi choisit de n’en rien dire ou de ne l’aborder qu’à la marge, tout en laissant accroire le contraire.Plutôt que de recourir à l’interdiction générale, nous faisons le choix de nous attaquer aux causes structurelles des dangers que nous dénonçons. C’est pourquoi nous proposons d’interdire aux plateformes numériques, lorsqu’elles sont confrontées au profil d’un utilisateur mineur, d’avoir recours à des algorithmes de recommandation fondés sur l’analyse de ses préférences individuelles : le principe est bien de casser le code.C’est à cette condition que nous pourrons réellement protéger les mineurs, sans nier leurs usages ni leurs droits, tout en agissant sur la racine du problème : l’absence de régulation effective d’un modèle économique prédateur, fondé sur la captation de l’attention et la marchandisation des données personnelles.

Il s’agit de lancer le débat, quand bien même notre proposition ne serait pas pleinement conforme au droit européen : il convient d’établir un rapport de force politique… (Le temps de parole étant écoulé, Mme la présidente coupe le micro de l’orateur. – Quelques députés du groupe LFI-NFP applaudissent ce dernier.)

Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).