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Discours du 4 février 2026

Arnaud Saint-Martin · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°140

Notre groupe réaffirme son opposition déterminée à la dictature islamo-nationaliste que le président Recep Tayyip Erdogan continue de radicaliser en Turquie avec le soutien de l’extrême droite. Par contraste, nous soutenons tous les peuples et toutes les minorités en lutte contre ce régime – peuples avec lesquels nous, peuple de France, partageons une histoire commune et pluricentenaire.Cette proposition de résolution européenne tombe à point nommé et nous la voterons, tout en regrettant que vous ne soyez pas aussi volontaires dans la condamnation du gouvernement génocidaire et d’extrême droite de Benyamin Netanyahou. Car en Israël comme en Turquie, la justice est mise sous pression et les manifestations sont réprimées avec une grande violence.Mais puisqu’il est question de la Turquie, rappelons qu’au moins 30 000 personnes y sont emprisonnées pour des raisons politiques, dont 20 000 militants kurdes. Les purges qui ont suivi la tentative de coup d’État de 2016 ont été massives. L’arrestation et l’incarcération du maire d’Istanbul Ekrem Imamoglu constituent un scandale, et nous saluons la mobilisation du peuple turc contre cet arbitraire avec la même détermination que lors de la révolte de Gezi.Cependant il eût fallu citer d’emblée, plutôt que par voie d’amendement, le nom de Selahattin Demirtas, député et coprésident du Parti démocratique des peuples (HDP), prisonnier politique depuis 2016 – et pour une durée indéterminée. D’autres responsables politiques de gauche subissent la répression, à l’instar des membres du parti DEM, prokurde et progressiste : douze députés sur les cinquante-six que compte le parti sont actuellement emprisonnés ; les autres se battent et résistent, malgré les menaces d’arrestation, après la levée arbitraire de leur immunité parlementaire.L’inventaire de ce politicide n’est pas complet. En décembre 2025, seize militants du Parti des travailleurs de Turquie (PTI) ont été emprisonnés plus d’un mois pour avoir dénoncé la mort de quatre-vingt-cinq jeunes travailleurs de 14 ans. Cette répression des oppositions politiques a doublé en intensité à l’encontre du Parti républicain du Peuple et du DEM. Le recours au lawfare et à tous les subterfuges antidémocratiques visant à neutraliser les adversaires est le signe d’un autoritarisme que nous combattons fermement.Cependant, cette proposition de résolution européenne ignore d’autres composantes de la société civile turque : les universitaires et les intellectuels, qui sont eux aussi durement réprimés. Depuis les arrestations de 2016, la purge des personnels académiques n’a pas cessé. Quand les universitaires ne sont pas bannis des universités fermées ex abrupto, on leur enjoint de se taire ou de composer avec un pouvoir qui les anéantit par obscurantisme. Les libertés académiques sont sacrifiées.On le sait, le gouvernement turc mène une guerre aux contre-pouvoirs. La presse publique, organe de propagande, est contrôlée par les oligarchies financières qui perdurent par la grâce du pouvoir d’Ankara. Les rares journalistes indépendants sont muselés, traqués, jusqu’en France. Je pense à Zehra Kurtay, journaliste et militante antifasciste, menacée d’expulsion vers la Turquie depuis la France, où elle réside depuis bientôt vingt ans, en grève de la faim depuis deux cent dix-huit jours pour faire valoir ses droits.Les syndicalistes sont eux aussi pourchassés et jetés en prison sans motif valable. Selon un récent rapport d’Amnesty International, les militants écologistes et les militants féministes sont également pris pour cible, et leurs manifestations violemment réprimées, tout comme les militants des communautés LGBTQI+, qui n’ont absolument aucun droit et risquent la mort du simple fait d’exister. Pire, le Comité contre la torture des Nations unies s’est inquiété de la recrudescence des accusations de torture et d’autres formes de mauvais traitements depuis 2016. Selon ce même rapport, Ankara entretient les inégalités – elle les construit –, tout comme la répression qui touche les minorités ethniques et religieuses du pays.La préservation des principes démocratiques en Turquie – titre de cette proposition de résolution européenne – est inséparable de la résolution de la question kurde. La communauté kurde représente au moins 20 % de la population en Turquie, soit 20 millions de personnes. La mentionner à la portion congrue n’est pas à la hauteur des enjeux, compte tenu de la persécution dont elle fait l’objet : pas un mot dans l’exposé des motifs ; une seule maigre occurrence, in extremis, pour appeler à un « soutien », en l’état aussi faible qu’incantatoire. Le processus de paix engagé en février 2025 à l’initiative du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) est hélas au point mort. J’évoquerai plus tard la situation catastrophique dans le Kurdistan syrien, où Erdogan souffle cyniquement sur les braises depuis des années et arme les milices de Damas, contribuant directement au chaos régional. La France doit appeler à la désescalade et à la préservation du projet démocratique du Rojava autonome. (Applaudissements sur les bancs des groupes LFI-NFP et GDR.)En résumé, cette proposition de résolution européenne doit être l’occasion de réaffirmer notre solidarité et notre soutien entier aux peuples qui, en Turquie et dans les pays de la diaspora, dont la France, ont raison de se dresser contre la régression antidémocratique du régime d’Erdogan. (Mêmes mouvements.)

Par cet amendement, nous souhaitons combler un manquement majeur de votre PPRE. En effet, vous n’évoquez qu’en toute fin de texte le sort du peuple kurde, alors même qu’il est au cœur de la politique répressive menée par le pouvoir d’Erdogan.Les près de 20 millions de Kurdes turcs de Turquie sont désignés comme des ennemis de l’intérieur, érigés en boucs émissaires par un pouvoir autoritaire d’extrême droite qui nie leurs droits fondamentaux, réprime leur représentation politique et criminalise toute expression de leur identité et de leur culture.Mais cette répression ne s’arrête pas aux frontières turques. Le pouvoir d’Erdogan mène également une politique agressive à l’extérieur de son territoire en finançant et en soutenant des groupes armés en Syrie, dans le but explicite de combattre la communauté kurde syrienne. En octobre 2019, l’armée turque a ainsi bombardé des prisons gardées par les forces kurdes, pourtant alliées de la coalition internationale, et dans lesquelles étaient détenus des combattants de Daech – ces mêmes terroristes que notre armée a combattus aux côtés des forces kurdes et dont certains groupes sont responsables des attentats djihadistes qui ont frappé notre pays.Le soutien de la Turquie aux attaques de l’armée syrienne contre le peuple kurde et les minorités est désormais connu et documenté. Depuis début janvier 2026, la région est complètement déstabilisée. Une administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie est notamment en proie au démantèlement, à l’épreuve d’une reconstruction incertaine de la Syrie, des déplacements de populations massifs…Les États-Unis d’Amérique lâchent. L’Union européenne investit dans le nouveau pouvoir de Damas et la France est attentiste. La Turquie porte donc une part de responsabilité majeure dans les menaces qui pèsent maintenant sur le peuple kurde. Les atteintes répétées, directes ou par procuration, à l’encontre de ce peuple, doivent impérativement être inscrites dans cette PPRE, tant le régime d’Erdogan s’emploie à nier et à détruire les droits fondamentaux des Kurdes.

Je ne suis pas complètement convaincu. Les actions de déstabilisation extérieures menées par la Turquie produisent des effets sur sa politique intérieure ; les mentionner dans le texte constitue donc un soutien de notre part. Des mobilisations contre les événements de Syrie ont récemment été réprimées à Istanbul : des militants du DEM ont été arrêtés, ainsi qu’un journaliste français qui couvrait la manifestation. Cela montre bien que la déstabilisation extérieure déstabilise aussi la société turque, alors même que le processus de démilitarisation du PKK, riche de promesses, était engagé et qu’il faudrait l’encourager. Ce processus est au point mort et le leader kurde Abdullah Öcalan n’est toujours pas sorti de son trop long et tragique emprisonnement. En adoptant cet amendement, nous nous donnerions les moyens d’envoyer un message fort aux militants kurdes qui luttent, à l’intérieur des frontières turques, contre l’arbitraire. À mon avis, cet ajout est de nature à renforcer la portée du texte plutôt qu’à l’altérer.

Il tend à dénoncer la répression académique que subissent les universitaires turcs ; les collègues, là-bas, parlent même de purge. La politique que mène le pouvoir d’Erdogan à l’encontre des universitaires et des intellectuels est faite de harcèlement, d’interdictions, de pressions, parfois même de faux procès montés dans l’unique but de faire taire les voix critiques du milieu universitaire. Le ministère turc a centralisé les recrutements, faisant nommer et contrôler les recteurs par l’exécutif, entre autres signes d’hétéronomie des universités. Selon l’organisation Human Rights Watch, 5 800 universitaires ont été licenciés par des décrets d’urgence sans aucun fondement et au moins 6 000 autres voient leurs conditions d’exercice grandement affectées par le pouvoir d’Erdogan.Quand les universitaires ne sont pas licenciés ou emprisonnés, ils sont poussés à l’exil, à la reconversion professionnelle, ou se voient contraints de publier leurs travaux hors de leurs frontières. Je pense à Pinar Selek, victime de persécution politique et de harcèlement judiciaire ; je me rendrai, avec son comité de soutien, au nouveau procès qui aura lieu dans quelques semaines à Istanbul. Pour elle comme pour ses collègues restés sur place ou en attente d’être accueillis par la France, cette proposition de résolution européenne doit mentionner l’écrasement des libertés académiques, qui sont un pilier des principes démocratiques. Les universitaires turcs luttent pour leurs droits et pour la liberté d’exercer leur profession ; notre pays s’honorerait de les accueillir, comme le président Macron en avait, un temps, effleuré l’idée en ce qui concerne les chercheurs américains.Avant les grandes purges de 2016, le système universitaire turc était un des meilleurs du monde, brillant dans les domaines de la santé, des sciences ou encore des sciences humaines et sociales. La France doit faire tout son possible pour préserver les écoles de pensée qui foisonnent depuis six siècles sur les rives du Bosphore et ailleurs en Turquie. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.)

Il vise à compléter la proposition de résolution en y ajoutant un alinéa essentiel, affirmant le droit légitime du peuple kurde à l’autodétermination, conformément aux principes reconnus par la Charte des Nations unies, et appelant les autorités turques à ouvrir sans délai un dialogue politique inclusif avec toutes les composantes du mouvement kurde, y compris celles aujourd’hui emprisonnées pour leurs opinions, pour leurs engagements politiques ou pour leur simple appartenance à un peuple sur lequel le pouvoir en place s’acharne.Reconnaître le droit à l’autodétermination du peuple kurde est un message politique fort que la France se doit de lancer. L’Assemblée ne peut se contenter d’une proposition de résolution européenne qui n’affirme pas ce droit alors qu’il entretient des liens historiques profonds avec le peuple kurde, qui, je le rappelle, fut un allié déterminant dans la lutte contre l’organisation État islamique.Le peuple kurde constitue la plus grande nation au monde qui n’a pas d’État. Pourtant, il porte, notamment au Rojava, un projet politique et social fort fondé sur l’autogestion démocratique, l’égalité entre les femmes et les hommes, la reconnaissance des minorités et l’émancipation sociale. Ce projet est combattu avec violence par le régime d’Erdoğan, qui criminalise toute revendication kurde, détruit les droits fondamentaux et enferme des milliers de prisonniers politiques.La France doit se tenir du côté du droit international, de la paix et des peuples opprimés. Elle doit réaffirmer sans ambiguïté le droit du peuple kurde à l’autodétermination, exiger la reprise des discussions politiques et œuvrer pour une solution pacifique et durable.Monsieur le ministre, j’aimerais que vous disiez quelque chose sur ce sujet car jusqu’à présent, vous vous êtes contenté de vous en remettre à la sagesse de l’Assemblée, ce qui nous laisse sur notre faim. Monsieur le rapporteur, nous aimerions que vous précisiez également votre point de vue. Je pense que cet amendement s’inscrit bien dans le champ de cette proposition de résolution européenne.Nous pourrions ainsi dépasser une chronique géopolitique dont l’actualité est certes brûlante pour envoyer un message de soutien très fort en direction du peuple kurde qui se mobilise légitimement pour faire valoir ses droits.

Eh oui !

Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).