Discours du 30 avril 2026
Arnaud Saint-Martin · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°216
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Nous traitons aujourd’hui d’une question biaisée dans sa formulation même. Parler d’une performance de la formation professionnelle et la corréler aussitôt à l’efficacité de la dépense publique sous l’angle du financement revient à assumer d’emblée un raisonnement de courte vue, qui réduit la formation professionnelle au rang de faire-valoir, d’expédient pour faire économie du savoir au service d’un système capitaliste qui vampirise tout sur son passage. Un tel raisonnement est révélateur d’une conception utilitariste de la transmission des savoirs à vocation professionnelle ou finalisée, et des savoirs tout court.Or, pour nous, l’enseignement – quelles que soient les spécialités : des plus fondamentales aux plus appliquées – n’a pas vocation à être performant. Quand on enseigne, le but est de transmettre des savoirs et des savoir-faire, d’ouvrir au monde, de susciter l’esprit critique et in fine de former des citoyennes et des citoyens pleinement impliqués dans la vie de la cité.Vu l’urgence, l’objectif doit être d’accélérer et de massifier l’offre de formation dans tous les secteurs productifs nécessaires à la bifurcation écologique, grande cause de ce siècle, pourtant entièrement absente des réflexions et orientations depuis trois décennies.Dans tous les secteurs de la formation professionnelle, c’est la ruine, le chaos et la perte de sens. Et cela vient de loin. Les politiques macronistes, prolongeant en sens unique celles qui avaient été menées sous Sarkozy et Hollande, ont détruit l’enseignement professionnel, précipité la fermeture des lycées pro et agricoles, bradé les centres de formation d’apprentis (CFA). L’apprentissage a été sanctuarisé et, avec lui, les milliards fléchés, ce qui arrange bien les entreprises qui en tirent profit sans toujours former, de même que les écoles privées qui vendent des formations défaillantes, car trop ciblées et certifiées à la va-vite. Saupoudrage, assujettissement des formations aux intérêts étroits des entreprises qui font la loi, pilotage à vue : rien ne va !Pire encore, cette politique est meurtrière : les jeunes, notamment les alternants, sont deux fois et demie plus exposés aux accidents du travail que les autres travailleurs. Depuis 2019, on observe une hausse de 30 % des morts au travail chez les moins de 25 ans. Vendredi 24 avril, quatre jeunes sont morts au travail. Pourquoi ? Eh bien, le chômage de masse et la précarisation généralisée poussent les travailleurs à accepter des jobs toujours plus dangereux du fait de la suppression des comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT). À cela s’ajoutent, pour les alternants, la précarité des contrats et la pression due à la conditionnalité de la réussite des études.Qui plus est, une immense hypocrisie marque la politique du gouvernement. Il mise sur le tout-alternance, mais pour quoi ? Quelque 16 % des contrats sont rompus dans les six premiers mois, 22 % dans les neuf premiers mois. Il ne s’agit pas de la porte d’entrée dans l’emploi que vous promettez, juste d’une baisse artificielle des chiffres du chômage !Au RN, à l’initiative de ce débat, prévaut la même logique, mais en pire. Le RN veut la fin du collège unique au profit d’un enseignement à deux vitesses : d’un côté, le collège des plus favorisés ; de l’autre, la voie de garage, aussi dépourvue que possible d’enseignements généraux, aux programmes taillés sur mesure pour faire plaisir au Medef. Le projet du RN, c’est une masse d’alternants payés pas chers et corvéables à souhait.Ce débat n’est pas technique ; il est politique. Rupture, planification, préparation, projection dans le temps long, tels sont nos mots d’ordre pour sortir de l’ornière. Il faut reconstruire le service public de l’enseignement et de la formation professionnels et repenser de fond en comble les qualifications et les filières professionnelles diplômantes via un cadrage national et cohérent.L’objectif est d’assurer l’expansion d’un enseignement de haut niveau dans les secteurs où il faudra lourdement investir, notamment par la création de centres polytechniques professionnels, formant les jeunes générations à tous les niveaux, du certificat d’aptitude professionnelle (CAP) au brevet de technicien supérieur (BTS), des licences professionnelles jusqu’à la VAE, la validation des acquis de l’expérience, en s’appuyant sur des connaissances théoriques et pratiques, générales et spécifiques – et non au rabais, à l’inverse des politiques actuelles.Les filières professionnelles ne sont pas des voies secondaires que vous pouvez traiter avec mépris. Leurs savoirs renvoient notamment à des calculs complexes, à des gestes précis, à des expertises fines. Nous parlons de sens aussi, quand tout est fait, au contraire, pour faire des élèves de la voie professionnelle de la chair à patron.Entre 2000 et 2002, une autre vision de l’enseignement professionnel fut défendue et déployée : celle d’un lycée professionnel émancipateur, offrant des qualifications dignes de ce nom, notamment dans l’agriculture écologique, les transports soutenables, la bifurcation énergétique.C’est cette vision ambitieuse et systémique, avec des moyens à la mesure des défis à relever, que nous défendons. L’enjeu est bien de faire de la politique et non de simplement jouer les boutiquiers en évaluant de manière économicisante les performances de nos politiques publiques.Quinze élèves par classe ; une garantie d’autonomie de 1 102 euros par mois dès 16 ans dans l’enseignement professionnel ; une formation d’excellence dans des filières exigeantes ; le bac professionnel en quatre ans avec des enseignements généraux renforcés, voilà certains des mots d’ordre qui nous paraissent nécessaires pour renforcer la formation professionnelle. Tout cela doit s’intégrer à une reconfiguration complète de l’enseignement professionnel, à corréler à la recherche publique. En effet, c’est elle qui assure l’allocation des savoirs mis en œuvre dans le milieu de l’entreprise et dans tous les secteurs productifs nécessitant des compétences. Il faut donc accompagner la reconfiguration de l’enseignement professionnel d’une refonte de l’enseignement supérieur, lui aussi soumis à la disette et à la casse des budgets publics.En somme, deux visions s’opposent. D’un côté, une formation professionnelle sacrifiée sur l’autel de l’austérité et du mépris de classe ; de l’autre, un plan à la hauteur des défis existentiels que notre société doit relever. Vous aurez compris que nous défendons la seconde.
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).