Discours du 21 juillet 2026
Arnaud Saint-Martin · Première session extraordinaire 2026 · séance n°23
Tout à fait !
Cela fait dix ans que vous êtes au pouvoir !
Naturellement, nous voterons cette motion de rejet.Pour tout dire, vous naviguez à vue. Vous l’avez reconnu en CMP : vous n’avez ni projet ni vision, mais vous compensez en agitant des mesures autoritaires, censées répondre à vos paniques morales, tout en ignorant l’avis des professionnels, des chercheurs et des principaux concernés, à savoir les jeunes.Voilà bientôt dix ans que vous êtes au pouvoir et vous n’avez rien préparé. Et il faudrait, en un mois et demi, instaurer une mesure dont l’application est complexe et qui affectera profondément la vie de millions de mineurs et de parents de notre pays ?Surtout, elle imposerait un contrôle d’identité qui mettrait fin à l’anonymat sur internet, c’est-à-dire au fondement même de la liberté sur internet – rien de moins ! Cette proposition de loi ne réglera rien, car elle est à l’image des algorithmes qu’elle dénonce : d’une opacité totale !Des échanges avec la direction générale des réseaux de communication, du contenu et des technologies de la Commission européenne, la DG Connect, auraient été organisés, mais le débat chez les macronistes est à géométrie variable : tous les parlementaires n’ont visiblement pas été conviés – nous n’en étions pas.Pire encore, le Conseil d’État n’est même pas certain de la conformité de la proposition de loi à la Constitution. Malgré cette CMP organisée en urgence, vous n’êtes donc pas sûrs de pouvoir l’appliquer.Après presque dix ans au pouvoir, votre action n’est plus guidée que par le fantasme du contrôle sur un espace numérique bien plus complexe que ce que votre esprit réducteur vous permet de concevoir. Oui, les jeunes y sont trop souvent exposés à des contenus dangereux – on l’a régulièrement évoqué –, mais ils y trouvent aussi des moyens d’information et d’émancipation qui ouvrent des horizons nouveaux face au racisme, au sexisme, aux LGBTphobies ou encore à la crise climatique, qui pèsent sur leur conscience.Si vous vous préoccupez réellement de leur santé mentale, luttez contre ces fléaux et accompagnez-les dans leurs usages du numérique. Bref, agissez en législateurs soucieux de l’intérêt général et pas en pères et en mères fouettards du numérique, avec une loi écran de fumée.Pour notre part, nous avons conscience de leur intelligence et de leurs aspirations. Nous leur disons : regardez ce que les Insoumis vous proposent ! Nous sommes capables d’instaurer une politique du numérique qui ne soit ni liberticide ni réductrice, en tournant définitivement la page du macronisme autoritaire. Nous en ferons la preuve dès 2027, avec Jean-Luc Mélenchon ! (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LFI-NFP.)
Après des mois et des mois de tergiversations, de surenchères morales anxiogènes, de négociations feutrées, mais aussi d’alertes des associations de défense des libertés publiques, d’avis critiques du Conseil d’État et in fine de tambouilles légistiques bicamérales en CMP, voilà que cette loi visant à interdire, sous prétexte de protéger la jeunesse, l’accès aux réseaux sociaux numériques aux ados de moins de 15 ans est soumise à notre vote. L’obligation de vérifier l’âge a des implications directement liberticides, car elle s’imposera à tout le monde, signant ainsi la fin de l’anonymat en ligne, pilier natif d’internet, d’un numérique alternatif et émancipateur. C’est aussi une loi paternaliste et répressive (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LFI-NFP), qui révèle la bien piètre conception que vous avez de l’enfance et de l’adolescence. Vous projetez sur elles vos propres angoisses et indécisions, votre sentiment d’impuissance et vos pulsions de contrôle. C’est ce texte rachitique et juridiquement branlant que la Macronie, dans son dernier souffle et à l’arrache, a imposé à la sagacité du Parlement, tout ça parce qu’Emmanuel Macron, une nouvelle fois, a décidé d’accélérer, dans une ultime tentative visant à laisser croire que son action a un effet sur la réalité, alors qu’il s’épuise dans l’insignifiance d’une fin de règne poussive.
L’hypothétique application de ce texte est fantasmée dès le 1er septembre prochain, alors même qu’il risque de ne pas être conforme à la Constitution, comme l’a indiqué le Conseil d’État. C’est pourquoi nous déposerons un recours devant le Conseil constitutionnel.
Entre deux lois régressives, le gouvernement et ce qu’il reste des parlementaires macronistes se tiennent au garde-à-vous, avec le soutien de la droite et de l’extrême droite. Le souverainisme de cette dernière est en carton-pâte, puisqu’elle valide le principe d’une soumission docile aux contraintes réglementaires qu’entend imposer de façon erratique la Commission européenne. Comme dirait l’autre, le respect des règles européennes, c’est quand ça les arrange !Dans les pays qui ont instauré l’interdiction, le prohibitionnisme est bête et méchant : c’est la pensée magique au service de l’inaction numérique. Les « Gafamx » et autres dealers de connectivité addictive dorment tranquilles : nul ne s’attaque à leur juteux commerce. Les gouvernements ont l’impression d’agir, mais l’interdiction est systématiquement contournée. Vous régulez à la marge, sans remettre en question ce business qui s’en prend à toutes les générations, à commencer par les plus âgés, les plus exposés aux arnaques et aux manipulations de toutes sortes. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe LFI-NFP.) Vous prenez même acte de votre propre impuissance par une mesure paramétrique autoritariste et vous vous déchargez du soin de réguler sur les parents et les personnels éducatifs, pare-feux numériques par défaut, laissés à eux-mêmes. Le message est clair : « Démerdez-vous avec cette interdiction ! »
C’est parfaitement irresponsable. À l’heure du dépôt de bilan du macronisme agonisant, il est tellement ironique et en même temps si consternant de constater les dégâts qu’ont faits vos politiques ! Car ce sont bien les macronistes qui ont instauré le tout numérique dans les établissements scolaires, encouragé les EdTech – les innovations technologiques appliquées au secteur de l’éducation – et les écrans partout, sous couvert de modernisation pédagogique – et ils continuent avec l’IA ! Un certain Jean-Michel Blanquer déclarait ainsi, au lancement de votre programme Territoires numériques éducatifs, en 2020, que « le numérique est porteur d’un message d’espoir pour notre école ». C’est bien Emmanuel Macron, le CEO – chief executive officer – de la start-up nation qui, de la Station F au Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle, a obsessionnellement déroulé le tapis rouge aux géants du capitalisme numérique (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LFI-NFP. – M. Emmanuel Mandon s’exclame)…
…et maximisé la pénétration du numérique dans tous les plis de l’existence humaine !Sous l’empire Macron, la jeunesse a aussi été sacrifiée. Le fiasco du service national universel (SNU) en fut le symbole, aussi ridicule que coûteux, comme tant d’autres politiques publiques désastreuses. L’horizon est tellement peu réjouissant aujourd’hui. À peine autorisés à interagir sur les réseaux sociaux numériques à 15 ans, les ados devront participer l’année suivante à la journée dite de mobilisation, à l’issue de laquelle l’armée pourra vérifier leur bonne disposition à s’engager. (M. Emmanuel Mandon s’exclame.) Ce dont vous rêvez, c’est une jeunesse docile, une armée de soldats augmentés.Nous ne méconnaissons pas les effets potentiellement dévastateurs de la vie numérique, pourrie par les marchands d’algorithmes toxiques dévoreurs d’attention. Mais, qu’on le veuille ou non, les relations sociales sont désormais encastrées dans le numérique. Ses jeunes usagers contourneront l’interdiction, quoi qu’il arrive, et non sans risque, puisque les espaces numériques insécures où s’aventurer ne manquent pas.En plus de réguler les plateformes de manière offensive, il faut donc investir dans l’éducation aux médias, à l’information, à la culture numérique et à la prévention des risques et menaces dès le plus jeune âge.
L’enjeu est d’accompagner les sociabilités tous azimuts, de diversifier les sources d’épanouissement et de construction de soi, dans et hors des usages du numérique. Il faut aussi encourager, par la gratuité, l’accès aux loisirs, aux médiathèques, à la culture et aux sports populaires, et investir sérieusement dans la santé mentale, secteur en piteux état car victime de coupes budgétaires brutales.
Mais parce que vous ne le ferez pas, que vous vous donnez bonne conscience par une mesure d’interdiction et de contrôle, nous donnons rendez-vous aux Français en 2027. (« Ah ! » sur quelques bancs des groupes EPR et Dem.)
Il est temps de réparer tout ce que vous avez cassé et saboté. Un autre numérique émancipateur, au service de l’intérêt général, est possible. Il est même déjà là et c’est à la puissance publique d’en renforcer le déploiement. Vivement 2027 ! (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.)
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).