Aller au contenu
vie-politique.fr

Discours du 3 février 2026

Arthur Delaporte · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°138

Le lecteur officiel de l'Assemblée peut afficher son propre bandeau de cookies à l'ouverture — c'est le portail de l'Assemblée qui l'affiche, pas ce site ; fermez-le pour voir la vidéo.

La perte de milliers d’agents de santé spécialisés dans le VIH au Kenya, au Malawi, en Afrique du Sud et au Mozambique ; un enfant de 8 ans de Kisumu, au Kenya encore, face aux portes fermées d’un centre de santé qui n’avait plus les moyens de payer le loyer ; une jeune fille du Burundi qui n’a plus accès à sa trithérapie ; des perturbations dans les services de diagnostic et de traitement pour les femmes enceintes et les enfants au Zimbabwe ; l’arrêt partiel ou total des services de proximité en Angola ; la perte de personnels dédiés à la lutte contre le VIH/sida en Ukraine. Tout cela est dû aux coupes sévères et brutales appliquées à la suite de l’élection de Donald Trump, conséquence de décisions insensées en matière de santé publique.Cette désorganisation profonde de la santé mondiale a des conséquences – des conséquences sur les vies. Selon les estimations, la décision de Donald Trump a entraîné environ 565 000 nouvelles infections en un an, probablement 17 000 morts supplémentaires.Que dire de l’impact probable de la fin du Programme commun des Nations unies sur le VIH/sida (Onusida), un thermomètre précieux pour mesurer l’évolution de l’épidémie ?Le débat d’aujourd’hui intervient à un moment critique, un an après l’annonce par Donald Trump, le 24 janvier 2025, de la suspension du plan d’urgence du président des États-Unis pour la lutte contre le VIH/sida – President’s Emergency Plan for AIDS Relief –, le PEPFAR, qui finançait une grande partie de l’aide américaine.Il intervient deux semaines après la sortie des États-Unis de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Il intervient à un moment où la France est attendue au tournant, où elle doit être à la hauteur de sa mission historique : la poursuite de la lutte contre le VIH/sida, alors que l’objectif d’une fin de l’épidémie à l’horizon 2030 semble atteignable et possible si l’on s’en donne les moyens.Il y va de notre capacité collective à prévenir les crises, à sauver des vies et à tenir un cap politique cohérent. Nous sommes également dans un moment médical et scientifique d’importance puisque depuis quelques mois ont pu être injectées, de manière prophylactique, les premières doses de Lénacapavir, ce nouveau traitement antirétroviral préventif qui permet de se protéger durant six mois du VIH. Ce médicament représente un espoir pour le monde. Il peut permettre d’atteindre les objectifs de santé mondiale.Cependant, depuis un an, les décisions américaines ont provoqué une onde de choc. Elles ont entraîné sur le terrain une désorganisation profonde et un détricotage brutal de dispositifs qui fonctionnaient, notamment grâce à des associations communautaires. Ce sont souvent les structures locales, celles qui sont les plus proches des populations vulnérables, qui s’effondrent en premier. Or ce sont précisément celles qui distribuent, orientent, réalisent le travail indispensable de prévention, facilitent l’accès aux traitements, distribuent des préservatifs et des lubrifiants, assurent le suivi des publics les plus éloignés du soin. Lorsqu’elles disparaissent, des territoires entiers se retrouvent privés de dispositifs de prévention et des foyers de transmission réapparaissent.Ne nous racontons pas d’histoires : la conséquence de ces choix budgétaires, ce sont des traitements interrompus et des équipes contraintes de travailler gratuitement. J’ai pu le constater lors d’un déplacement en Papouasie-Nouvelle-Guinée où, depuis un an, des médecins travaillent gratuitement dans un centre pour maintenir l’accès aux soins, mais c’est valable partout dans le monde, dans tous les pays qui bénéficiaient jusqu’alors du PEPFAR. Cela dit, le stop and go en la matière complique l’analyse des conséquences de cette politique.Le retrait des États-Unis marque une rupture sans précédent avec le multilatéralisme sanitaire et affaiblit profondément la coordination internationale, au moment même où les crises sanitaires, climatiques et géopolitiques se multiplient. Le caractère brutal et imprévisible de la politique américaine n’est cependant pas le seul élément en cause dans la désorganisation à l’œuvre.En 2024, l’évolution du financement international de la lutte contre le VIH révélait déjà une fragilisation plus large et plus structurelle. L’année 2025, qui a vu la reconstitution du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, l’a confirmé : plusieurs États donateurs majeurs, notamment européens, ont procédé à des réductions de leurs contributions financières, traduisant un désengagement préoccupant à l’échelle globale, avec des baisses limitées dans le cas de l’Allemagne ou du Canada, des réductions bien plus significatives au Japon ou en Suède, voire une chute particulièrement marquée au Royaume-Uni. Une telle évolution constitue un facteur de risque direct pour la continuité des politiques de prévention, de dépistage, de traitement et de recherche.Nous sommes donc face à une crise systémique, conséquence d’un cumul de décisions nationales qui, mises bout à bout, dans un contexte budgétaire que l’on sait compliqué, fragilisent l’ensemble de l’architecture internationale de lutte contre le VIH, au moment même où les besoins sont immenses et les efforts à fournir plus que jamais nécessaires pour tenir les objectifs à l’horizon 2030. À condition de s’en donner les moyens, ces objectifs demeurent atteignables.Dans ce contexte, l’enjeu est clair : la France et l’Europe doivent être au rendez-vous ; elles doivent tenir une ligne lisible et cohérente et ne pas laisser leur influence décroître, d’autant plus que nous avons été en pointe de ce combat. Comment ne pas citer l’action de Jacques Chirac, qui avait souhaité qu’une fiscalité affectée finance la solidarité internationale en la matière ? Depuis des amendements du gouvernement Bayrou au budget pour 2025 adopté par 49.3, la « taxe Chirac » n’existe plus.Il faut agir. Il faut se réveiller. Face à des partenaires devenus parfois illisibles, quelle est la stratégie de la France pour être au rendez-vous de l’histoire, madame la ministre ? Notre pays doit rayonner et continuer de défendre cette politique de santé.

On peut regretter à cet égard l’absence du ministre des affaires étrangères, probablement retenu ailleurs, même s’il était présent il y a encore quelques secondes. Que compte faire le gouvernement pour enrayer la fragilisation du financement international de la lutte contre le VIH ? Que compte faire le président de la République, lui qui avait joué un rôle si moteur il y a quelques années pour trouver des financements ? Jusqu’où ira l’engagement financier de la France, alors même que nous sortons de la séquence budgétaire et que la vie de millions de personnes est en jeu, mais aussi la santé publique mondiale – donc également, compte tenu de nos interdépendances, notre santé nationale ?La France avait engagé 1,596 milliard d’euros lors de la précédente reconstitution du Fonds mondial. Aucune contribution n’a été annoncée lors de la conférence du 21 novembre 2025, ce qui marque une rupture inédite depuis 2002. Il est l’heure, madame la ministre. Nous vous attendons. Historiquement, nous avons été au rendez-vous, avec un agenda ambitieux. Nous devons l’être encore face aux impérialismes, en particulier face au comportement erratique de Donald Trump, qui a une incidence sur les fonds dont disposent les associations et les organisations. Ces dernières doivent en effet désormais se plier à des mesures restrictives, telles que la Global Gag Rule, qui interdit aux ONG qui reçoivent des aides fédérales de pratiquer des avortements ou même de fournir des informations sur l’IVG. L’offensive de Trump est cependant beaucoup plus large et touche à d’autres droits, notamment ceux des minorités. La France doit donc défendre à la fois la recherche scientifique, les droits des minorités et les politiques de prévention.L’enjeu de ce débat n’est donc pas simplement de demander davantage de moyens – il en faut, mais nous devons également obtenir une clarification sur les choix politiques : quelles sont – puisque les choix sont contraints – les priorités de la France et de l’Europe en matière d’aide publique au développement ? La santé publique mondiale sera-t-elle la première sacrifiée ou la dernière préservée ? Choisissons-nous ou non de préserver ce qui sauve des vies ? Nous connaissons les conséquences des retraits budgétaires brutaux : ils fragilisent, et parfois ils tuent – par l’interruption de la prévention, du dépistage et des traitements.Les conséquences du désengagement sont connues. Nous réveillerons-nous ? C’est l’enjeu de la présente proposition de résolution européenne. À l’image du vote en commission, j’espère que notre vote en séance sera unanime, afin d’indiquer que la volonté souveraine du Parlement de la République française est de perpétuer notre héritage, celui d’une France qui participe à une politique de santé publique mondiale ambitieuse et en avance sur son temps. Votre parole est attendue, madame la ministre. Les associations nous regardent. Un communiqué signé hier par les plus engagées d’entre elles appelait d’ailleurs à proposer ce soir une réponse d’ampleur afin de préserver les acquis obtenus au cours des dernières décennies.Je précise enfin que cette proposition de résolution européenne est le fruit d’un travail accompli au sein du groupe d’études VIH et sida, que j’ai l’honneur de coprésider avec mon collègue Pouria Amirshahi – ce groupe est essentiel et doit être préservé, notamment pour qu’un débat comme celui-ci puisse se tenir en France et, je l’espère, partout en Europe. (Applaudissements sur les bancs du groupe SOC et sur plusieurs bancs du groupe EcoS.)

Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).