Discours du 11 février 2026
Aurélie Trouvé · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°145
En juillet dernier, lorsque la pétition « Non à la loi Duplomb » a émergé, je me suis dit : « Enfin ! Nous ne sommes pas que quelques dizaines à batailler à l’Assemblée nationale ou dans des associations. Des millions de gens sont prêts à se battre aussi ! » (Applaudissements sur les bancs des groupes LFI-NFP et GDR.)Depuis que je suis députée, je vois les gouvernements se succéder et capituler les uns après les autres face à l’agrobusiness. En quatre ans, vous avez organisé la plus grande régression environnementale et sanitaire de notre République. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LFI-NFP.) Et voilà qu’en plein été, une étudiante lance une pétition qui devient la plus grande pétition de l’histoire parlementaire : 2,1 millions de personnes ont signé pour dire : « Ça suffit, de sacrifier notre santé et le vivant ! » (Mêmes mouvements.) Grâce à toutes ces personnes mobilisées, les agriculteurs notamment, nous avons pu empêcher le pire. Le Conseil constitutionnel a rappelé le droit : il ne faut pas réintroduire l’acétamipride. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LFI-NFP. – M. Sébastien Peytavie applaudit également.)Il n’y a plus de débat sur la dangerosité de ce pesticide et des néonicotinoïdes. La quasi-totalité du monde scientifique et médical s’oppose à la loi Duplomb…
…car, oui, l’acétamipride peut attaquer la fertilité, le système endocrinien, le cerveau des enfants.Oui, il se retrouve dans les urines des femmes enceintes, traverse la barrière placentaire et provoque des malformations de fœtus. Ce sont des faits !Madame la ministre, je sais que vous allez vous efforcer de semer le doute, en nous répétant que ce n’est pas sûr, que l’Anses, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, n’a pas tout à fait dit non ou que l’Efsa attend de nouvelles données. Vous dévoyez ainsi la rigueur scientifique, car il n’y a plus de controverses.
Il faut effectivement de nouvelles études – les agences le demandent –, mais pour explorer le lien avec d’autres maladies et pour mesurer d’autres dégâts causés par les pesticides comme les effets cocktails et la toxicité chronique. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LFI-NFP.) Hier, j’ai passé l’après-midi avec des chercheurs du Centre national pour la recherche scientifique (CNRS) et une professeure de biologie moléculaire. Ne me racontez pas que vous savez mieux qu’eux. L’alerte contre la loi Duplomb a été lancée par vingt et une sociétés savantes et médicales, par l’Ordre des médecins et par la Ligue contre le cancer. Qu’avez-vous à opposer à leurs décennies d’expertise ? Un médecin qui dit le contraire et deux journalistes partiellement payés par l’agrochimie ? En faisant ça, vous faites un déni de science en plus d’un déni de démocratie. Le trumpisme, c’est vous ! (Mêmes mouvements.)La situation est catastrophique. Notre pays est le plus permissif d’Europe s’agissant des pesticides. Depuis quinze ans, leurs ventes n’ont fait qu’augmenter. Les agences de l’eau ont dû fermer des centaines de captages d’eau potable, pollués par l’agriculture. Elles nous disent qu’on y retrouve encore des pesticides comme l’atrazine, interdite il y a vingt ans. Et que trouve-t-on dans notre budget ? Des coupes dans toutes les aides aux agriculteurs qui veulent en sortir.Au fond, ce ne sont pas seulement les pesticides qui sont dangereux, mais aussi vous et ce gouvernement. (Mêmes mouvements.)Notre rôle, comme élus, est d’engager urgemment les transformations longues et incontournables susceptibles à la fois de nous protéger et nous nourrir. Une autre agriculture est possible et il faut planifier dès maintenant le virage agroécologique.Hier, nous avons reçu un agriculteur bio. Il nous a révélé qu’il percevait exactement 20 euros d’aides publiques de plus que son voisin qui cultive en conventionnel. Avec ces 20 malheureux euros par an, comment voulez-vous que les agriculteurs organisent la transition alors qu’ils sont endettés et qu’ils dépendent des firmes ? (Mêmes mouvements.) Presque toutes les filières disposent d’alternatives biologiques qui pourraient être ajustées et largement diffusées si les moyens étaient mobilisés. Qu’est-ce qu’on attend ?Donc oui, la question est politique ! À quoi servons-nous, dans cet hémicycle, si nous abandonnons la santé de nos enfants ? Les maladies provoquées par l’agrochimie sont politiques parce que le gouvernement ne fait rien. Pire, vous permettez que les maladies progressent et vous faites croire aux personnes qui en sont atteintes que c’est de leur faute s’ils sont malades. (Mêmes mouvements.)Le sénateur Duplomb revient à la charge et vous le laisserez peut-être faire. Vous ajouterez même votre propre texte – un texte qui va ressasser les mêmes recettes mortifères et écocides – puisque la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) n’a pas eu tout ce qu’elle voulait.Alors oui, tout ça m’indigne et indigne des millions de Français. Tout ça, c’est le vieux monde, un monde absurde. Nous pouvons, nous devons faire autrement. D’ailleurs, il y a 60 000 agriculteurs biologiques qui font déjà autrement. (Applaudissements sur les bancs des groupes LFI-NFP et GDR ainsi que sur quelques bancs du groupe EcoS.) Toutes les lois que nous écrivons devraient viser un seul objectif : soutenir ces agriculteurs qui veulent sortir des pesticides et amplifier leurs efforts.L’agrobusiness tue. Quand allez-vous vous réveiller ? (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP, dont les députés se lèvent, ainsi que sur plusieurs bancs des groupes EcoS et SOC.)
Vous l’avez tellement encadrée que le Conseil constitutionnel a censuré la disposition !
Mais enfin, le rapport dit le contraire !
Vous avez baissé le budget !
Je suis très heureuse que nous ayons enfin pu mener ce débat, grâce à la pétition signée par 2,1 millions de personnes, que je remercie. (Applaudissements sur les bancs des groupes LFI-NFP et EcoS.) Une motion de rejet dévoyée avait confisqué ce débat dans l’hémicycle l’an dernier. (Exclamations sur les bancs du groupe RN.) Le gouvernement a soutenu mordicus une proposition de loi sans étude d’impact, sans même d’auditions de représentants du monde de la santé. C’est une honte ! (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.)J’entends dire que des députés ayant voté la loi Duplomb ont reçu des e-mails. Je ne vous parlerai pas de tous les messages de menaces que nous avons reçus de la part des lobbies de l’agrochimie, ni des permanences dévastées (Applaudissements sur les bancs des groupes LFI-NFP et EcoS) – et cela concerne aussi les quelques collègues du bloc présidentiel qui ont eu le courage de voter contre la loi Duplomb. Je pense aussi à tous les journalistes qui sont menacés parce qu’ils osent écrire à propos des pollutions qui dévastent les milieux naturels de Bretagne ! (Mêmes mouvements.)J’entends également des collègues prétendre que les aides favoriseraient le bio et ceux qui veulent renoncer aux pesticides. C’est tout le contraire : les agriculteurs bio touchent bien moins d’aides de la politique agricole commune.
Madame la ministre, vous n’avez pas répondu à la question de Mme Pannier-Runacher : quel sera le montant consacré à l’agroécologie cette année dans le budget imposé par 49.3 ? Qu’en est-il du programme 149, Compétitivité et durabilité de l’agriculture, de l’agroalimentaire et de la forêt, qui concerne l’agroécologie et dont les crédits devraient baisser de 20 % ?
On peut parler de Parsada ou de plan Écophyto, la réalité est que ces aides sont en baisse et que c’est vous qui organisez l’opposition entre l’agriculture et l’environnement. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe LFI-NFP.) C’est vous qui dressez un sombre tableau aux agriculteurs en ne leur laissant pour seul choix que les pesticides, qui sont une impasse ! En réalité, vous abandonnez les Français à la fatalité des pesticides, qui sont dangereux. C’est pour cela que je suis indignée, comme les millions de Français qui ont signé cette pétition ! (Mêmes mouvements.)Madame la ministre, vous dites que la science s’est exprimée. Mais de quelle science parlez-vous ? Les vingt et une sociétés savantes et médicales ? La Société de cancérologie tout entière ? La Société de pédiatrie ? La Société d’endocrinologie ? Toutes, même le Conseil national de l’Ordre des médecins, s’opposent à la loi Duplomb et l’ont affirmé haut et fort. Alors, quand je vous entends dire que la science s’est exprimée et que vous avez bien fait de soutenir la loi Duplomb, les bras m’en tombent !Vous citez l’Efsa et l’Anses ? L’Efsa affirme depuis 2013 que l’acétamipride est potentiellement cancérigène et peut affecter de façon défavorable le développement des neurones et des structures cérébrales. (Mêmes mouvements.)
Et si elle n’est pas allée plus loin, c’est pour la même raison que l’Anses, parce qu’il n’y a pas suffisamment de données scientifiques. Pourquoi l’État n’a t-il pas fait en sorte que davantage de données scientifiques soient disponibles ? En réalité, les gouvernements successifs ont organisé le manque de données scientifiques par manque de moyens. Moi qui suis scientifique depuis vingt-cinq ans, je suis indignée par le budget de la recherche publique, qui est encore en baisse cette année ! Où sont les moyens pour les recherches sur les alternatives possibles ? (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP et sur quelques bancs du groupe EcoS.)D’ailleurs, nous n’avons pas lu de la même façon le rapport de l’Inrae sur les alternatives à l’usage des néonicotinoïdes. J’ai discuté avec ses auteurs hier et nous les avons auditionnés. Ce rapport établit que pour toutes les productions, sauf la noisette, il existe des alternatives. Et M. Christian Lannou nous a déclaré hier, devant des centaines de personnes, que la betterave avait connu une excellente année – sans acétamipride. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe LFI-NFP.)Oui, les alternatives existent. Et pour la noisette, le même rapport annonce qu’il existera une alternative d’ici trois ans.
Cela concerne 300 producteurs de noisettes. Et ces derniers nous le disent, vous ne leur donnez pas les sommes nécessaires pour les faire tenir pendant trois ans. Or c’est tout à fait possible : il ne s’agit que de quelques millions d’euros, pour les soutenir et leur permettre de faire face aux baisses de rendement.
Vous nous dites que nous n’avons rien à faire des agriculteurs, à nous qui avons passé notre carrière à nous occuper de l’agriculture, nous qui avons visité des milliers d’exploitations ? Comment osez-vous dire cela à des agriculteurs et des agricultrices comme M. Biteau et Mme Hignet ? Comment ?
Plutôt que de vous plaindre parce que nous ne soutenons pas vos décrets inutiles, revenez au droit existant, appliquez la mesure de sauvegarde et interdisez en conséquence les importations de produits traités avec des substances interdites en France. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.) La Commission européenne l’a dit lors de nos auditions, c’est tout à fait possible.Quant à la souveraineté alimentaire, madame la ministre, c’est vous qui la détruisez à coup d’accords de libre-échange signés par les gouvernements successifs d’Emmanuel Macron ! (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP et sur quelques bancs du groupe EcoS.) Vous osez nous parler des 60 % de viande d’agneau importée, et vous êtes en train d’accepter l’accord de libre-échange avec l’Australie qui va finir de tuer la filière de l’agneau ! Vraiment, vous n’êtes pas en position de donner des leçons sur le sujet ! (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP, dont les députés se lèvent, ainsi que sur quelques bancs du groupe EcoS.)
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).