Discours du 1 octobre 2024
Aurélien Pradié · Session ordinaire 2024-2025 · séance n°1
Le tirage au sort m’a désigné pour m’exprimer à titre de député non inscrit : parfois, l’indépendance a du bon ! (Sourires.)Avons-nous confiance ? C’est la question qui, ce soir, est posée aux représentants du peuple que sont les députés. Si l’homme qui est entré à Matignon il y a quelques semaines n’a rien oublié des valeurs humaines et politiques qui furent par le passé celles de Michel Barnier, alors oui, à titre personnel, j’ai confiance – si, et seulement si, le Premier ministre d’aujourd’hui n’a rien perdu de sa liberté et de sa conscience d’hier.Mais une confiance a priori ne saurait suffire. L’intervention d’un député à cette tribune, dans la suite du discours de politique générale du Premier ministre, exige d’abord de la lucidité. Cette même volonté de ne pas raconter d’histoires, que vous avez mentionnée dans votre discours, je veux me l’appliquer – par respect pour votre fonction, pour mon mandat et pour les Français.De grands dangers guettent notre pays et si vous n’y prenez pas garde, ces mêmes dangers guetteront aussi l’existence politique de votre gouvernement.Le principal danger, c’est l’illusion. D’abord, l’illusion démocratique. Pour la première fois sous la Ve République, le Gouvernement ne s’appuie pas sur une légitimité électorale. Personne n’a gagné les élections : ni ceux qui ont, bruyamment, fait valoir leur légitimité hypothétique durant des semaines ni ceux qui, aujourd’hui, forment le gouvernement de la République. Par confort partisan, par choix tactique ou par stratégie individuelle, je pourrais faire comme si de rien n’était, mais la lucidité et le respect des électeurs impliquent de dire clairement les choses.Vous nous avez invités, monsieur le Premier ministre, à prendre soin de la République, parce qu’elle est fragile. Vous avez raison. À mon tour de nous inviter collectivement à prendre soin de la démocratie, parce qu’à force d’illusions, de fausses histoires racontées par les uns et par les autres, celle-ci se fragilise également.Vous et vos ministres apparaissez à cette assemblée comme un immeuble sans fondations. Cette situation inédite peut aussi bien être source d’échec que donner naissance à un espoir et à une méthode nouvelle. Je le dis avec une ardente conviction : la seule voie possible sera le rassemblement de tous les bâtisseurs et patriotes allant de la droite républicaine jusqu’à la gauche républicaine. Partielles, toutes les autres configurations seraient fragiles, décevantes et sûrement passagères.
Pour rebâtir la France de l’après-guerre, des femmes et des hommes issus d’horizons politiques différents s’étaient rassemblés dans un gouvernement de reconstruction. Ce qui les réunissait alors n’était pas le bonheur passager de devenir ministre. Ils avaient d’abord en commun ce que n’a aucun d’entre nous, l’acte immense de résistance, mais aussi, ne l’oublions pas, un projet commun et une feuille de route préalablement définie.C’est l’autre illusion : imaginer que des tractations entre partis politiques, entre écuries, entre chapelles pourraient faire naître une majorité. Seul un projet politique partagé donne une ambition et un horizon. Les tractations sont tôt ou tard des impasses. Le moment exceptionnellement grave que nous connaissons appelle des pratiques gaullistes plutôt que les habitudes de la IVe République. L’équilibre ne peut pas être l’équilibrisme.Une illusion de plus consisterait à vouloir faire les choses à moitié ou à réagir aux défis d’un monde qui change avec de vieilles recettes. Je le dis sans ambages : le levier fiscal, l’augmentation des impôts et des taxes, est une vieille recette. C’est à l’État de produire d’abord les efforts. Ce n’est pas aux Français qui travaillent dur d’être à nouveau sanctionnés.La dernière illusion est une tentation : la prudence. L’heure n’est pas à la prudence. L’heure est à l’audace et aux révolutions : révolution pour stopper la course folle de l’endettement ; révolution pour assurer – non pas dans les slogans polémiques mais dans les actes – la sécurité des Français et la maîtrise de nos frontières ; révolution dans le combat pour que le mérite redevienne le socle de notre nation.Du handicap jusqu’au respect des travailleurs qui connaissent les carrières les plus longues et les plus rudes, en passant par les violences faites aux femmes et aux enfants, il y a une bataille essentielle : celle pour la dignité. Dans cet hémicycle, nous avons mené beaucoup de ces combats. Certains furent difficiles et je suis heureux de les voir parmi vos priorités.Monsieur le Premier ministre, sortir des illusions est la seule issue possible. Rien n’assure de réussir mais l’amour que vous avez, je crois, et que nous avons en commun pour notre pays peut rendre aux Français ce qui leur manque aujourd’hui : l’espoir. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe DR. – M. Raphaël Schellenberger applaudit également.)
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).