Discours du 1 octobre 2026
Aurélien Pradié · Session ordinaire 2026-2027 · séance n°2
Le 10 octobre 2019, j’avais défendu à cette tribune une proposition de loi qui avait permis la généralisation du bracelet antirapprochement. Le texte, adopté à l’unanimité, bien qu’important, était déjà insuffisant. À cette époque, pour éveiller nos consciences, j’avais fait le choix de décompter, pendant deux longues minutes, le nombre de femmes assassinées cette année-là. Elles étaient 117. Si j’avais eu à reproduire l’exercice en 2022, il aurait fallu compter jusqu’à 147 ; en 2023, jusqu’à 136 ; en 2024, jusqu’à 141 ; en 2025, jusqu’à 171.Avant que nous débutions l’examen de cette proposition de loi dite intégrale, souvenons-nous d’un principe simple : nous ne sommes pas à la hauteur. Au-delà de la menace qui plane sur les enfants et les femmes, un autre danger plane sur notre pays et notre démocratie, celui de l’habitude, de la lente accoutumance au pire, à l’idée selon laquelle nous ne pourrions pas faire grand-chose, que nous ferions de notre mieux et que ce serait déjà suffisant. Débuter l’examen d’un tel texte, sans se souvenir que nous ne sommes vraiment pas à la hauteur, serait une faute. Souvenons-nous en !Notre société est devenue une société de prédation. Pour les femmes victimes, si nombreuses, parfois tuées par leur compagnon après seulement quelques jours de vie commune, parfois brûlées vives après deux semaines de vie commune avec leur conjoint. C’est la réalité à laquelle nous faisons face. Notre société est aussi devenue une société de prédation, parce qu’on y considère que tout peut être consommé – absolument tout ! Désormais, à cause des réseaux sociaux, ces jungles modernes, on ne fait plus la différence entre la consommation des biens, de première ou de seconde nécessité, et la consommation des corps et des êtres, notamment des enfants.La réponse à cette menace radicale ne peut qu’être radicale. Il sera nécessaire d’y consacrer toutes nos forces. Pour être plus précis, j’aborderai trois points essentiels. D’abord, la création d’une juridiction spécialisée. Qu’importe ce que nous dirons, sans cet élément d’architecture, nous ne pourrons pas avancer aussi vite que nos voisins espagnols. En réalité, nous avons déjà perdu beaucoup de temps. Le 1er décembre 2022, l’Assemblée débattait de la création d’une juridiction spécialisée pour protéger les enfants et les femmes victimes de violences. Nous avions alors réussi à faire adopter ce texte en première lecture, à une voix près.Vous étiez alors, madame Aurore Berger, députée et même présidente du groupe Renaissance. Avec beaucoup d’efforts, vous vous êtes opposée à cette proposition de loi : vous avez voté contre, comme vingt-huit autres députés. Nous, l’Assemblée nationale, l’avons fait adopter contre l’avis d’un gouvernement auquel appartenait M. Gabriel Attal.Il y a les mots, souvent nombreux et probablement sincères, et il y a les actes, souvent beaucoup plus faibles.Une juridiction spécialisée est une nécessité absolue. Nous devons veiller à n’en réduire ni le périmètre ni les moyens, car elle est décisive dans la lutte que nous avons à mener.Il nous faudra être très attentifs à ne pas, au prétexte de tactiques parlementaires, enlever à ce texte l’un de ses pans principaux, celui de la protection des enfants. Même une autre initiative parlementaire ou gouvernementale ne saurait justifier que nous, l’Assemblée nationale, reportions l’examen de mesures de protection de nos enfants.Enfin, il faudra faire en sorte que les moyens budgétaires soient au rendez-vous.
Sans eux, ce texte restera lettre morte.Aujourd’hui, nous n’y sommes pas du tout. Lors de l’examen de ce texte et des textes budgétaires, nous devrons veiller à ce que les grandes promesses n’accouchent de pas de toutes petites réalisations.Ce texte de loi intégrale nous permettra peut-être d’être à la hauteur de nos missions, mais nous devons nous souvenir qu’il ne nous permettra jamais d’être à la hauteur du courage immense des victimes qui trouvent une force incroyable pour parler et se battre, pour nous donner l’exemple.
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).