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Discours du 6 mai 2026

Aurélien Taché · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°222

Nous sommes réunis cet après-midi pour adopter de manière définitive la loi-cadre visant à permettre la restitution des biens culturels ayant été spoliés pendant la colonisation. Plus de soixante ans après les indépendances, c’est une avancée considérable dans la décolonisation des esprits.Des milliers d’œuvres d’arts et de trésors qui se trouvent dans les collections du musée Guimet ou du musée du quai Branly n’ont en effet absolument rien à y faire. Elles n’auraient jamais dû quitter leurs terres d’Afrique, d’Asie, d’Amérique latine ou d’Océanie. Au cours de la seule mission Dakar-Djibouti, conduite entre 1931 et 1933 à travers quatorze pays africains et considérée comme fondatrice de l’ethnologie française, 3 200 objets ont été pillés grâce aux fameux permis de capture scientifique que délivrait à l’époque le ministère des colonies. Michel Leiris exprima d’ailleurs ses remords dans L’Afrique fantôme, son journal de bord de la mission publié en 1934. Il y disait avoir eu l’impression de participer à un sacrilège.L’année dernière, le musée du quai Branly a invité des chercheurs africains à étudier les conditions de collecte de ces objets sous la forme d’une exposition contre-enquête. Je salue bien sûr cette initiative. Malheureusement, l’exposition « 1913-1923 : L’Esprit du temps », qui se tient actuellement dans ce musée, ne reproduit pas ces précautions. Aucune explication n’est donnée sur le contexte colonial dans lequel les œuvres ont été collectées, c’est-à-dire, le plus souvent, pillées. Aucune mention n’est faite de l’influence considérable qu’elles ont pu avoir sur le travail d’artistes comme Matisse, Derain, Braque ou Picasso. Aujourd’hui encore, de grands créateurs comme Vuitton, Fendi, Isabel Marant et bien d’autres font défiler leurs modèles avec des motifs traditionnels, mais ne créditent jamais les artisans et les peuples qui les ont créés. C’est ce qu’on appelle l’appropriation culturelle.Dans son formidable ouvrage, Au commencement était… une nouvelle histoire de l’humanité, l’anthropologue David Graeber démontre parfaitement comment les Lumières n’auraient sûrement pas été ce qu’elles ont été sans le contact précoce des Européens avec les sociétés amérindiennes, qui ont très largement inspiré à Rousseau son mythe du bon sauvage, réputé vivre dans une société égalitaire.Ce texte est un pas important vers la décolonisation des esprits, mais celle-ci est loin d’être terminée. Quand je vois que les groupes parlementaires du bloc central continuent de bloquer la création de la commission d’enquête que je propose pour faire la lumière sur le massacre colonial de Thiaroye au Sénégal ou le sort fait par le président Macron au rapport de Benjamin Stora sur les relations entre la France et l’Algérie, je me dis même que ce travail est encore gigantesque. Quand j’entends certaines interventions de ce côté de l’hémicycle (L’orateur se tourne vers la droite de l’hémicycle) sur ces questions, je me dis que certains n’ont même pas compris que la guerre était terminée. (Mme Zahia Hamdane applaudit.)Je suis convaincu que si nous parvenons enfin à regarder une bonne fois ce passé colonial en face, un avenir nouveau peut s’ouvrir pour la coopération entre les peuples. C’est particulièrement vrai pour l’espace francophone – le président de la commission en a parlé – où la circulation des œuvres, des artistes et des chercheurs doit se généraliser. Je propose pour ma part la création, à côté de l’Académie française, d’une académie francophone en République démocratique du Congo pour que l’avenir de la langue française se décide d’abord là où elle est le plus parlée, en Afrique. Ce lieu pourrait aussi être l’endroit où de nouveaux imaginaires sont pensés et valorisés. La restitution, acte fondamental de justice, peut en effet devenir un outil de coopération scientifique et culturelle, dans l’intérêt des chefs-d’œuvre et de l’humanité.Nous devons aussi prêter des œuvres. Je regrette d’ailleurs que mon amendement pour inscrire cet objectif dans le code du patrimoine ait finalement été laissé à la seule discrétion du gouvernement. Gageons qu’il en fera bon usage.La restitution des objets dont la spoliation est antérieure à 1815, qui n’est pas prévue par ce texte, devra continuer à faire l’objet de lois d’espèce. Ainsi, les deux codex entreposés au sein même de la bibliothèque de l’Assemblée nationale sont attendus par le Mexique et doivent lui être restitués au plus vite. Enfin, les collections privées, exclues de cette loi, ne pourront pas éternellement être ignorées. Un autre texte sera sûrement nécessaire pour en traiter.Le débat sur la restitution devrait nous permettre d’en ouvrir un autre, sur la nécessité de mieux protéger notre propre patrimoine. Des œuvres majeures continuent en effet de quitter la France pour des collections étrangères, dans des conditions souvent opaques et obéissant parfois à des logiques purement financières, comme on l’a vu récemment avec le tableau Le Désespéré, de Gustave Courbet, qui est parti au Qatar sans que personne sache vraiment comment ni pourquoi. Si une large part des objets exposés au musée du quai Branly n’ont absolument rien à faire à Paris, la place des chefs-d’œuvre de l’impressionnisme, du symbolisme ou du cubisme n’est pas non plus à Abou Dabi.En attendant, le groupe de La France insoumise votera en faveur de ce texte, qui grandit notre Assemblée nationale. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.)

Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).