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Discours du 15 juillet 2026

Aurore Bergé · Première session extraordinaire 2026 · séance n°14

Il est des vérités qui avancent à pas lents, retenues par le silence, la peur et la honte. Puis vient un jour où plus rien ni personne ne peut les arrêter. Alors, le temps n’est plus à l’indignation. Il est à la révolution.Pour l’immense majorité des enfants victimes de violences sexuelles, le danger n’est pas venu de l’inconnu. Il n’a pas surgi au détour d’une rue. Il n’était pas caché dans l’obscurité. Il vivait déjà dans leur quotidien. Il portait le visage d’un père, d’un beau-père, d’un frère, d’un grand-père, d’un oncle ; parfois d’une mère ou d’un adulte auquel une famille avait confié ce qu’elle avait de plus précieux.« Il me disait : tous les papas font ça et tous les papas sont les premiers. » « C’est notre secret. » « J’étais un objet parmi d’autres. » « Il disait que c’était moi qui le provoquais. » « Il disait qu’il m’aimait. » « Moi aussi j’aimais bien mon grand-père. » Et c’est bien tout le drame de l’inceste : c’est que le viol est commis par quelqu’un qu’on aime.L’enfant ne se méfie pas de celui qu’il aime. Il ne se protège pas de celui dont il attend précisément d’être protégé. Le prédateur le sait : il détourne cette confiance et retourne cet amour contre l’enfant lui-même. Il fait de ce qui devait être un refuge l’instrument même de sa domination.Depuis plusieurs années, notre pays vit un moment de bascule. Une parole longtemps empêchée s’est libérée, une parole que la honte avait condamnée au silence et qu’une forme d’aveuglement collectif avait trop longtemps refusé de voir. Aujourd’hui, les enfants devenus adultes disent, parlent, écrivent. Ils savent qu’en parlant, ils s’exposent à l’incompréhension, au doute et, trop souvent encore, à la violence de ceux qui refusent encore de les croire.Et pourtant, ils parlent, pour mettre la société face à elle-même. Ils ne réclament pas vengeance mais justice. Je veux, devant la représentation nationale, leur rendre hommage. Rendre hommage aux près de 30 000 victimes qui ont trouvé la force de témoigner devant la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), et à celles et ceux qui ont accepté de venir raconter l’indicible devant les commissions d’enquête de l’Assemblée nationale.Je salue à ce propos le travail remarquable de la présidente Maud Petit et du rapporteur Christian Baptiste au sein de leur commission d’enquête. (Applaudissements sur les bancs du groupe SOC. – Mme Émilie Bonnivard et M. Frédéric Petit applaudissent également.)Je rends aussi hommage à celles et ceux qui ont poussé la porte d’une association et qui, parfois, ont créé la leur pour qu’aucune victime n’ait plus jamais à traverser seule ce qu’eux-mêmes avaient enduré ; à celles et ceux qui ont trouvé la force de se confier à un parent, à un frère, à une sœur, à un ami, parfois à une seule personne – médecin, psychologue, enseignant.Et au moment où nous saluons celles et ceux qui ont parlé, nous avons aussi le devoir de penser à tous les autres, à celles et ceux qui n’ont pas trouvé les mots ou qui ont fini par penser que personne ne les croirait jamais ; à celles et ceux qui ne sont plus là, qui ont fini par croire que la mort était plus supportable que le poids des violences qu’ils portaient depuis l’enfance ; à celles et ceux dont l’absence laisse des parents, enfants, frères, sœurs ou proches avec une douleur qui ne s’éteindra jamais et cette question : pourquoi n’avons-nous pas vu ? Pourquoi n’avons-nous pas compris ? Nous leur devons cette loi.Ces dernières semaines, notre pays a été bouleversé par l’assassinat de Lyhanna, une petite fille de 11 ans. Face à un drame de cette nature, gouverner impose une seule exigence : regarder les failles en face et en tirer toutes les conséquences. Le premier ministre s’y était engagé et le gouvernement a tenu cet engagement en renforçant, par une lettre rectificative, le projet de loi qui vous est soumis.Dans les affaires de violences sexuelles commises contre des enfants, le temps n’est jamais un simple délai de procédure. Il est une épreuve. C’est aussi ce temps dont les prédateurs profitent. C’est pourquoi nous resserrons le cadre temporel des enquêtes conduites par le procureur de la République. Nous consacrons le principe d’une audition rapide de la personne mise en cause, dès son identification, et nous garantissons aux victimes une première information sur l’état d’avancement des actes essentiels d’enquête à l’issue des trois premiers mois.En outre, le gouvernement prendra dans les tout prochains jours un décret imposant la motivation personnalisée des classements sans suite pour les crimes sexuels commis sur des mineurs. Car ce que les victimes attendent de la justice, avant même qu’elle juge, c’est de savoir qu’à partir du moment où elles ont parlé, quelque chose a changé. Informer une victime, ce n’est pas seulement rendre compte d’une procédure, c’est lui dire que la République la reconnaît.Les violences sexuelles faites aux enfants relèvent d’une logique de domination, de contrôle et de répétition. « Nous présupposons, écrit Romain Lemire dans Clément, que l’inceste relève de la sexualité, sujet que l’usage nous défend d’aborder en famille. Or faire l’amour et violer un enfant sont deux choses différentes, à moins que l’on considère la déforestation comme du jardinage. »La question n’est pas celle de la sexualité mais celle de la domination. Et derrière le premier enfant qui trouve la force de parler, les enquêtes révèlent souvent une deuxième victime, puis une troisième et, parfois, bien davantage encore. Comme si chaque parole levait un peu plus le voile sur une prédation qui, jusque-là, avait prospéré dans le silence. Le prédateur avance avec patience. Il exploite la confiance, instrumentalise la peur, enferme ses victimes dans le silence. Et tant que rien ne vient l’arrêter, il recommence.C’est pourquoi nous proposons que le viol sériel commis sur un mineur de moins de 15 ans puisse être puni de la réclusion criminelle à perpétuité. Non par esprit de surenchère, mais parce qu’il est des crimes qui, par leur caractère sériel, par le nombre d’enfances qu’ils détruisent et par la profondeur des blessures qu’ils imposent, appellent la réponse la plus ferme de la nation, la plus définitive.Par ailleurs, les auteurs d’infractions sexuelles ne pourront plus bénéficier de la libération sous contrainte de plein droit. Face au risque de récidive, la prudence n’est pas une option. Elle est un devoir.La protection de l’enfance commence bien avant qu’une enquête soit ouverte. Elle commence lorsque, le matin, nous laissons nos enfants à l’école ou à la crèche, lorsque nous les déposons à une activité périscolaire, dans un centre de loisirs, un club sportif ou un établissement de santé. Chaque matin, nous leur confions ce que nous avons de plus précieux au monde : nos enfants. Parce que nous pensons que nos filles et nos garçons seront protégés.Les enquêtes qui ont récemment bouleversé notre pays ont révélé une réalité d’une glaçante préméditation : des agresseurs qui échangeaient entre eux, partageaient leurs méthodes, s’indiquaient des lieux, des activités et des environnements où il leur semblait plus facile d’approcher des enfants, d’agir plus longtemps sans être découverts. Voilà jusqu’où va la prédation : faire de la confiance des familles un mode opératoire et transformer des activités périscolaires en terrains de chasse.Des parents de victimes racontent qu’ils n’osent plus laisser leur enfant sans une boule au ventre. C’est pourquoi nous avons fait le choix de systématiser le contrôle des antécédents judiciaires de tous ceux qui interviennent auprès de nos enfants. La lettre rectificative franchit une étape supplémentaire, en prévoyant un régime de contrôle préfectoral des accueils de mineurs aujourd’hui non couverts par une réglementation particulière, en vue de s’assurer du respect des garanties de santé et de sécurité physique et morale des mineurs.Lorsque nous confions nos enfants, nous devons savoir à qui nous les confions. C’est pourquoi nous rendons obligatoire la communication aux responsables légaux de l’identité des professionnels intervenant auprès de leurs enfants dans le cadre des activités périscolaires. C’est là que réside notre responsabilité : comprendre pour déconstruire les mécanismes, empêcher plutôt que réparer, prévenir plutôt que d’avoir à pleurer une enfance saccagée, protéger avant qu’il ne soit trop tard.Telle est l’ambition de ce projet de loi, qui ne saurait pourtant marquer le point final de notre engagement. Au contraire, il en est le commencement, parce que protéger nos enfants est une exigence qui interroge notre justice, notre école, notre système de santé, nos collectivités, nos associations, nos pratiques professionnelles, nos familles, les moyens que nous y consacrons et, plus largement, l’idée même que nous nous faisons de la responsabilité de la puissance publique.C’est pourquoi le gouvernement a pris un engagement clair : celui de poursuivre, avec le Parlement, les associations féministes et enfantistes, les professionnels de terrain et les victimes elles-mêmes, le travail engagé en vue d’une loi intégrale qui sera examinée dès ce mois d’octobre. C’est la raison pour laquelle nous recevrons, après l’avis du Conseil d’État, les parlementaires engagés et les associations mobilisées. Nous y travaillerons tout l’été, pour faire, faire vite et faire bien.Je pense notamment à une question qui traverse les témoignages des victimes : celle de l’imprescriptibilité des crimes sexuels commis contre les enfants. Dans Derrière les arbres, Frédéric Pommier raconte ces « enfances bousillées » et écrit : « J’ai vécu des années avec ce blanc dans le crâne et les souvenirs ne sont pas revenus d’un coup. »Et lorsque la parole émerge enfin, parfois des décennies plus tard, la justice ne devrait jamais être empêchée par le seul écoulement du temps. Aujourd’hui, la prescription protège les bourreaux et condamne les victimes. C’est l’inverse qu’il faut désormais exiger : que le temps ne joue plus jamais contre nos enfants et que les bourreaux ne dorment plus jamais tranquilles.Mesdames et messieurs les députés, le temps est venu pour une révolution. Dans vingt ans, dans trente ans, nos enfants ne nous poseront qu’une seule question : « Avez-vous été à la hauteur ? » Il nous appartient de faire en sorte que nous n’ayons jamais à baisser les yeux au moment de leur répondre. Et à celles et ceux qui nous regardent et qui vivent dans le silence, la solitude, la honte ou le doute, je veux dire une chose très simple : nous vous voyons, nous vous croyons, nous vous entendons, et surtout, nous vous protégerons. (Applaudissements sur les bancs des groupes EPR, DR et Dem.)

Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).