Aller au contenu
vie-politique.fr

Discours du 29 avril 2026

Boris Tavernier · Session ordinaire 2025-2026 · séance n°214

Le lecteur officiel de l'Assemblée peut afficher son propre bandeau de cookies à l'ouverture — c'est le portail de l'Assemblée qui l'affiche, pas ce site ; fermez-le pour voir la vidéo.

Nous allons parler d’un secteur dans lequel des millions de travailleurs, salariés comme bénévoles, donnent de leur temps, de leur sueur, de leur cœur ; nous allons parler d’un secteur qui tient le pays debout : le secteur associatif.Les associations font vibrer le pays, le grandissent, le réparent. Les asso’, c’est l’aide à domicile de nos grands-parents, c’est le club de basket de la petite dernière, c’est l’épicerie sociale qui aide les gens dans la galère, c’est le club de loisirs créatifs ; c’est le Noël du Secours populaire, le loto dans le gymnase, l’asso’ de pêche et le club de vélo. Et pourtant, ça ne tient plus. Voici avec quel mot d’ordre des milliers d’associations se sont mobilisées, partout dans le pays, en octobre dernier : « Ça ne tient plus. »Ça ne tient plus parce qu’elles sont progressivement lâchées par les pouvoirs publics. Dommage collatéral ou cible directe des politiques d’austérité, nombre d’entre elles sont en train de mourir. Un tiers des associations employeuses dit rencontrer des problèmes de trésorerie ; 45 % des subventions attribuées sont en baisse ; plus d’une association sur quatre est contrainte de diminuer ses activités. Conséquence logique, les plans de licenciement se multiplient : le Secours catholique supprime 130 emplois, Unis-Cité, 60, APF France handicap, environ 300, et ainsi de suite. La plupart des suppressions d’emplois ont lieu au niveau local, concernent de petites structures et se font en silence. On en compterait déjà plus de 10 000 en un an, et ces plans de licenciements vont se multiplier. La raison en est le dernier budget – catastrophique – de l’État, qui marque une saignée pour les associations : des économies à hauteur d’au moins 1,1 milliard d’euros seront réalisées sur leur dos en 2026. Cette baisse fait suite à d’autres. La semaine dernière, le gouvernement annonçait sa volonté d’effectuer pour 6 milliards d’euros d’économies afin de compenser le coût de la guerre au Moyen-Orient. Est-ce encore le secteur associatif qui en paiera le prix ?Il s’agit certes de choix budgétaires, mais aussi de choix stratégiques pour l’avenir de la nation. Nous nous apprêtons à entamer les débats sur la loi de programmation militaire. Oui, nous pouvons investir des dizaines de milliards pour améliorer notre armée, pour notre défense, mais que restera-t-il à défendre si toutes les associations culturelles du pays mettent la clé sous la porte ? Que restera-t-il à défendre si toutes les associations sportives sont dissoutes ? À l’arrière, de quelle résilience ferait preuve la société si ces associations venaient à mourir ? Qu’adviendrait-il de la cohésion du pays si les associations de solidarité et les structures d’aide alimentaire terminaient à genoux, si ces derniers filets de sécurité disparaissaient ?« Ça ne tient plus », nous disent les associations. Ça ne tient plus parce qu’on leur impose des méthodes déconnectées. Le financement par appel à projets devient la norme et fait perdre de l’efficacité et du sens aux projets associatifs. On parle de simplification, mais on multiplie les contraintes, les papiers à remplir. La moindre ligne doit être justifiée, évaluée, rejustifiée. Alors que des dizaines de milliards d’euros sont accordés en cadeaux fiscaux et aides publiques aux grandes entreprises, sans la moindre contrepartie, sans la moindre condition, les associations sont, pour une microsubvention, sommées de produire des rapports qui ne seront jamais lus, d’imaginer des indicateurs d’impact déconnectés des réalités du terrain, de faire du reporting, de faire remonter des chiffres qui ne veulent rien dire, de justifier du caractère innovant de leur action ou de produire des livrables que personne n’attend. Ce bullshit issu de la gestion néolibérale imposée par l’État s’invite là où il ne devrait pas être : dans le quotidien des travailleurs et travailleuses de l’intérêt général. Nous avons constaté le résultat de l’importation de telles méthodes à l’hôpital et dans les services publics : elles les ont détruits. Désormais, ces méthodes empoisonnent aussi le tissu associatif. Les travailleurs et les travailleuses associatifs, les salariés et bénévoles, s’essoufflent dans cette paperasse imposée inutilement et qui les détourne de leur véritable mission. Avec les appels à projets, ils se fatiguent à faire entrer des carrés dans des ronds, à subir des calendriers et des montages financiers absurdes, à évaluer des actions qu’ils n’ont pas encore pu commencer.Madame la ministre, si vous souhaitez des associations innovantes, faites signer par les ministères des subventions pluriannuelles au fonctionnement, non des appels à projets. Si vous souhaitez des associations performantes, intéressez-vous aux conditions de travail des salariés associatifs. Si vous souhaitez mesurer l’efficacité des projets associatifs, financez la recherche en sciences sociales plutôt que de réclamer des mesures d’impact construites sans rigueur avec un PowerPoint. Surtout, on nous parle souvent de simplification ; à quand une loi de simplification de la vie associative ?« Ça ne tient plus », nous disent les associations. Ça ne tient plus parce qu’elles sont attaquées par des élus qui, au mieux, ne supportent pas la critique, au pire, voient en elles un rempart démocratique à abattre. Je pense par exemple aux attaques minables auxquelles s’est livré, il y a quelques mois, le président LR du département du Rhône contre la Ligue de protection des oiseaux et France nature environnement – et qui ont conduit à un placement en redressement judiciaire de cette dernière.Parfois, ces attaques contre les libertés associatives viennent non pas d’élus, mais d’institutions. Par exemple, la caisse d’allocations familiales (CAF) du Calvados a reproché, dans un courrier, à onze associations d’avoir signé une tribune contre l’extrême droite, agitant des menaces à la subvention.La tendance est claire et très inquiétante : les associations sont de plus en plus sommées de rester neutres, au point de créer de l’autocensure chez les salariés et les bénévoles. Voici donc un petit rappel salutaire : les services publics doivent être neutres, pas les associations – et ce même si elles touchent des subventions publiques. Les partis politiques, les syndicats et même Le Figaro ou Libération, qui reçoivent de l’argent public, doivent-ils pour autant être neutres ? Non, bien évidemment. Il en va de même pour les associations : elles ne sont pas neutres et n’ont pas à l’être.J’aimerais que le gouvernement rappelle que le droit d’association est une liberté à valeur constitutionnelle. J’aimerais aussi qu’il rappelle très clairement aux administrations et aux élus locaux que la loi de 1901, trésor encore vivant de notre patrimoine républicain, n’impose aucune neutralité ni aucun devoir de réserve aux associations.Surtout, j’aimerais que vous abrogiez le très mal nommé « contrat d’engagement républicain », le CER. C’est depuis son instauration, dans le cadre de la loi contre le séparatisme de 2021, que l’injonction à la neutralité et, plus largement, les attaques contre les libertés associatives, se sont multipliées. Le CER est un outil de musellement des associations. En agissant ainsi, on commet une profonde erreur puisqu’un tissu associatif vivant constitue un rempart contre le séparatisme – le tissu associatif, voilà le réel engagement républicain.Par conséquent, madame la ministre, faites œuvre utile contre le séparatisme et pour la liberté associative et la démocratie : engagez-vous pour l’abrogation du CER ! Si vous ne le faites pas, vous créez les outils du bâillonnement des associations et pavez de manière irresponsable la voie au Rassemblement national, qui, lui, souhaite la mort des associations. Dans son contre-budget, présenté il y a quelques mois, le parti d’extrême droite prévoyait en effet de couper 3,2 milliards d’euros aux associations, une dépense qualifiée d’inutile.Cependant, ne nous y trompons pas : le choix du RN de tuer les associations n’est pas budgétaire ; il est, avant tout, idéologique et politicien. Les associations représentent tout ce qu’il déteste ; elles sont le contre-exemple du monde qu’il souhaite promouvoir et sur lequel il prospère. La vitalité associative passe par le refus du rétrécissement individualiste, par le souhait de jouer collectif et par la construction de la citoyenneté. Autrement dit, elle est un rempart démocratique. Localement, lorsque le tissu associatif est dense, le vote pour l’extrême droite s’affaiblit, le vote pour le RN recule.Dès lors, assez logiquement, là où l’extrême droite est aux commandes, les associations sont attaquées. À Hayange, par exemple, le maire RN a coupé le gaz et l’électricité au Secours populaire. À Carcassonne, le maire RN, tout juste élu, a exclu la Ligue des droits de l’homme de la maison des associations et lui a retiré sa subvention parce qu’elle s’était opposée à un arrêté municipal antimendicité.Couper, contrôler, faire chanter ou faire taire : telle est la doctrine associative du Rassemblement national. Il semble que ce soit aussi, de plus en plus, celle du gouvernement. Madame la ministre, le nouveau projet de loi contre le séparatisme et la proposition de loi que vient de déposer Bruno Retailleau au Sénat inquiètent le tissu associatif. Pouvez-vous nous assurer que les libertés associatives n’en seront pas victimes ? D’après ce qu’on a pu entendre, ces textes viendraient donner au préfet le pouvoir d’annuler des subventions octroyées par des collectivités. Qu’en sera-t-il ?« Ça ne tient plus », nous disent les associations. Pourtant, les Français et les Françaises aiment leurs associations. Ils leur donnent de leur temps et de leur argent – mais le feront-ils encore demain ? Une menace plane sur le prochain budget. Le gouvernement réduira-t-il la défiscalisation des dons aux associations ? Si tel était le cas, saurez-vous, madame la ministre, monter au créneau ?« Ça ne tient plus », nous disent les associations – et il est vrai que, pour certaines d’entre elles, ça ne tient vraiment plus. Je pense aux ONG de solidarité internationale, victimes du retrait massif de l’aide internationale – l’aide américaine, évidemment, mais aussi l’aide française au développement.Alors que les conflits et les crises internationales se multiplient, les financements publics s’effondrent. La France s’efface et les populations civiles d’ici et d’ailleurs en paient le prix. Prenons l’exemple du Liban, actuellement sous les bombes : nous ne sommes plus capables d’aider sa population. Coordination SUD a évalué les conséquences des coupes dans le budget de l’aide publique au développement (l’APD) française : plus de 1 200 projets internationaux ont dû être réduits ou arrêtés et environ 10 000 emplois ont été supprimés en France et dans les pays d’intervention des ONG de solidarité internationale.Pendant les dix années que j’ai passées à fonder puis à développer mon association de lutte contre la précarité alimentaire, j’ai constaté la force des associations et leur utilité absolument vitale pour le pays mais j’ai aussi vu les contraintes et difficultés s’accumuler. Nous arrivons à un point de rupture pour beaucoup d’entre elles.Ma question est donc simple : souhaitez-vous la mort du mouvement associatif ? Allons-nous – comme nous l’avons fait dans le domaine de l’industrie – abandonner, laisser filer un secteur stratégique, et avec lui des territoires et des emplois ? Autrement dit, après la casse des services publics, le gouvernement se rendra-t-il coupable d’une casse associative ?Le gouvernement considère-t-il les associations comme des structures créatrices de valeur utiles pour le pays ou comme une dépense budgétaire trop lourde et superflue ; comme des corps intermédiaires légitimes ou comme des structures à bâillonner, à dompter ; comme un prestataire bon marché à qui il peut sous-traiter des politiques publiques ou comme des structures fondées sur l’initiative citoyenne ? En définitive, le gouvernement considère-t-il les associations comme une menace pour la République ou comme de potentiels contre-pouvoirs nécessaires en démocratie ?

Rendez l’argent, alors !

Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).