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Discours du 18 décembre 2025

Céline Thiébault-Martinez · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°98

« Elles sont 300 000 chaque année. » Par ces mots, prononcés dans cet hémicycle il y a cinquante ans, Simone Veil défendait la loi dépénalisant l’IVG. Avant 1975, l’avortement était interdit en France, mais cette interdiction n’a jamais empêché les femmes d’avorter. Comme le rappelait Delphine Seyrig en 1972, lorsque les femmes avortent, elles le font en toute responsabilité et, à cette époque, elles le faisaient en sachant que leur santé était en jeu. Notre pays les avait condamnées à le faire dans la clandestinité, dans la peur, dans la douleur, au prix de leur liberté, au prix aussi de leur vie.Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Les historiens estiment qu’entre 300 000 et 1 million d’avortements clandestins étaient pratiqués chaque année. Entre 1870 et 1975, 11 660 personnes ont été condamnées pour avoir pratiqué ou eu recours à un avortement. Et il y eut ces dizaines de femmes qui en mouraient. Derrière ces chiffres, des vies brisées, des femmes contraintes de subir des gestes dangereux, mortels, des femmes qui se cachaient, des femmes réduites au silence, privées de mots, privées d’histoire.Cette proposition de loi déposée par la sénatrice Laurence Rossignol, que je salue, vise précisément à reconnaître, au nom de la nation, la souffrance, les traumatismes et les violences causés par l’interdiction et la pénalisation de l’avortement jusqu’en 1975. C’est un acte de mémoire, car écrire l’histoire des femmes est indissociable du chemin qui conduit vers l’égalité réelle entre les femmes et les hommes.En effet, l’effacement des femmes est probablement l’un des maux les plus sourds de notre société. Cette invisibilisation est si puissante que les chercheurs créent des mots pour la qualifier : le « manswering », lorsqu’un homme répond à une question à la place d’une femme, l’effet Matilda, lorsqu’on nie ou que l’on minimise la contribution de femmes scientifiques à la recherche, la cryptogynie ou « mentrification », qui efface les femmes de notre histoire.C’est l’un des enjeux majeurs de ce texte. Que sait-on des femmes qui recouraient à des avortements clandestins ? Qu’avons-nous à dire de celles qui les pratiquaient dans des conditions difficiles et portaient parfois la responsabilité de complications, voire d’un décès ? Ce texte tend à créer une commission dont le rôle sera précisément de collecter les témoignages et de les exploiter pour leur donner un sens historique.L’avortement, ce n’est pas une histoire de bonnes femmes. C’est un combat fondamental des femmes pour leur émancipation, un combat mené par des médecins, par des responsables politiques, par des militantes. (Applaudissements sur les bancs des groupes SOC, LFI-NFP et EcoS ainsi que sur les bancs des commissions.) Je rends hommage à ces gardiennes qui sont ce matin dans les tribunes, et je salue en particulier Claudine Monteil, l’une des signataires du manifeste des 343. (Les membres des groupes SOC, LFI-NFP, EcoS, LIOT, quelques membres du groupe EPR ainsi que les députés siégeant au banc des commissions se lèvent et applaudissent longuement, tournés vers les tribunes du public.)Ne nous y trompons pas : ce combat, nous le menons encore aujourd’hui. Cinquante ans après la loi Veil, il n’est pas achevé. Sa forme a changé, mais le fond demeure. Partout dans le monde, aux États-Unis, au Nicaragua, au Sénégal, les droits des femmes sont menacés par la montée des mouvements masculinistes, conservateurs et réactionnaires. Ne croyons pas que l’Europe est un sanctuaire. En Pologne, l’accès à l’avortement a été drastiquement réduit. À Malte, il demeure presque totalement interdit. Et la France, selon un rapport du Forum parlementaire européen pour les droits sexuels et reproductifs, apparaît comme le champion des financeurs des réseaux anti-genre, juste derrière la Hongrie. Ces financements soutiennent des structures qui s’attaquent aux droits des femmes, aux droits des personnes LGBT, à l’égalité entre les sexes. Et le milliardaire Pierre-Édouard Stérin en est le grand chef d’orchestre !

Les faits sont têtus. Il y a à peine deux mois, au Parlement européen, le Rassemblement national votait contre un rapport sur la stratégie en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes. Avant-hier, Jordan Bardella et ses collègues se sont abstenus sur la résolution promue par le mouvement My Voice, My Choice, résolution qui appelle les États membres à créer « un mécanisme financier aidant les États membres qui y adhèrent volontairement à fournir des soins liés à l’avortement sûrs à toutes les personnes qui n’ont pas accès à de tels soins. »

Soyons clairs : lorsqu’elle enfile des habits violets pour se donner les apparences du féminisme, on se pince, car l’extrême droite est en première ligne de cette contre-offensive ! (Applaudissements sur les bancs des groupes SOC, LFI-NFP et EcoS et sur quelques bancs du groupe Dem. – M. Olivier Fayssat proteste.)

Chers collègues, en votant ce texte, nous allons reconnaître les souffrances du passé. Nous allons refuser l’oubli. Nous allons affirmer une fois encore que le droit à disposer de son corps est un droit fondamental et qu’il fait pleinement partie de notre histoire, celle qui s’écrit avec un grand H. (Applaudissements sur les bancs des groupes SOC et sur quelques bancs des groupes LFI-NFP et EcoS.)

Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).