Discours du 16 décembre 2025
Christophe Gomart · Préparation de l’UE en matière de défense (discussion commune)
Monsieur le Président, chers collègues, la défense européenne ne se fera pas sans capitaux privés. Pour la première fois depuis la fin de la guerre froide, l’Union européenne investit massivement dans sa défense. Les investissements des États membres ont bondi de 42 % en 2024 pour atteindre un record de 106 milliards d’euros. Ils devraient approcher 130 milliards d’euros en 2025.
Ces montants, bien qu’impressionnants, restent dramatiquement insuffisants face aux besoins, estimés à 160 milliards d’euros par an selon le plan «ReArm Europe». Plusieurs think tanks européens évoquent même le besoin de 250 milliards d’euros par an. Aucun budget public ne peut absorber une telle charge sans déséquilibrer ses finances publiques ou sacrifier d’autres priorités essentielles, comme la transition écologique, la cohésion ou la santé. La seule réponse réaliste réside dans un changement de paradigme: faire du capital privé un acteur majeur du financement de la défense européenne.
Sur le contexte général de la défense de l’Europe, nous sommes partis du constat d’un triple défi à relever pour nos entreprises de défense et leurs investisseurs: disposer de nettement plus de commandes et de visibilité; augmenter les cadences de production; et permettre aux entreprises d’accéder aux financements nécessaires à leur montée en puissance.
Notre rapport sur la préparation de la défense européenne à l’horizon 2030 répond à ce troisième défi: libérer les capitaux privés, à travers des mesures initiatives du public, notamment.
Concrètement, ce rapport a été motivé par un état des lieux partagés en commission SEDE: celui des difficultés majeures de financement des entreprises de défense, en dette comme en fonds propres. Les PME, qui constituent près de 80 % des entreprises de défense de l’Union européenne, sont les plus touchées par ce phénomène. Cette situation tient à certaines spécificités sectorielles du monde de la défense: le fait que la défense est une prérogative exclusive des États membres, conformément à nos traités fondateurs; une très forte dépendance à la commande publique; de longues chaînes de sous-traitance peu consolidées; et des interprétations trop restrictives des critères environnementaux par les investisseurs, où la défense reste considérée comme le tabac, la pornographie ou les jeux d’argent.
L’objectif de ce rapport d’initiative soumis à votre vote est de faciliter l’accès aux financements privés. Il est structuré en deux grandes parties et en quatorze propositions concrètes. Permettez–moi d’en citer quatre: l’extension formelle du mandat de la Banque européenne d’investissement, avec la création d’une filiale consacrée à la défense et à la souveraineté; un meilleur accompagnement des PME de défense au sein de l’Union européenne, par le biais des chambres de commerce notamment, pour accéder aux fonds européens; un appel, là encore, à la BEI pour qu’elle augmente son mécanisme de fonds propres pour la défense de 175 millions d’euros à 1 milliard d’euros, afin de soutenir les PME innovantes de la défense. En investissant dans les fonds spécialisés, ce mécanisme de fonds propres pour la défense rassurera les investisseurs privés et les incitera à apporter davantage de capitaux. Ce mécanisme permettra ainsi de financer plus facilement les PME et d’éviter les rachats par des puissances étrangères; et enfin un encouragement de la Commission à soutenir le label «Finance Europe», qui favorise le fléchage de l’épargne vers les investissements de long terme dans l’économie européenne. L’idée, selon moi, serait d’envisager assez vite un label de défense et de souveraineté.
Les négociations en commission SEDE, venues appuyer les avis des commissions ECON et BUDG, ont permis d’aboutir à un texte de compromis très satisfaisant, qui demeure fidèle à la proposition initiale. Il a été largement adopté en commission SEDE le 27 novembre dernier.
Je suis persuadé que ce rapport contribuera au renforcement de la défense de l’Europe. L’Europe ne deviendra pas une puissance militaire crédible en comptant uniquement sur les budgets nationaux et les subventions. Elle le deviendra en permettant à son industrie de défense, stratégique et attrayante, d’accéder ainsi aux financements privés. Je vous invite donc chaleureusement à voter en faveur de ce rapport lors du vote de demain.
Source : compte rendu officiel du Parlement européen (API Open Data, data.europarl.europa.eu), capturé le 2026-09-01. Texte reproduit dans sa langue originale de prononciation.