Discours du 19 janvier 2026
Christopher Weissberg · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°118
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Demain marquera le premier anniversaire de la fin d’un monde. Il y a presque un an jour pour jour, le 20 janvier 2025, le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche rompait l’ordre international hérité de la seconde guerre mondiale. Le monde dans lequel nous entrons n’est plus structuré par la force du droit, il l’est par le droit du plus fort.
Les règles internationales, les traités, les normes et les principes que nous avons patiemment construits après la seconde guerre mondiale ne tiennent plus par eux-mêmes.Pendant trop longtemps, l’Europe a cru que le droit suffisait, que les règles s’imposeraient d’elles-mêmes à ceux qui les violent et que l’interdépendance économique empêcherait la brutalité politique. Cette naïveté, d’une certaine manière, nous a désarmés. Ces principes, qui sont les racines du modèle démocratique européen, ne peuvent survivre que lorsqu’ils sont défendus.Avec l’arrestation spectaculaire du dictateur Nicolás Maduro il y a quelques semaines, certains ont pu croire à un simple coup de force isolé ou à la chute légitime d’un tyran opprimant son propre peuple. La réalité est malheureusement plus cynique que cela. Donald Trump n’a aucune intention de soutenir la démocratie au Venezuela ou ailleurs dans le monde, il veut seulement imposer ses intérêts.
Les États-Unis ont toujours entretenu un rapport distancié au droit international, qu’ils n’ont jamais considéré, contrairement à l’Europe, comme s’imposant à leur ordre juridique interne. Le renversement de Maduro n’est, à cet égard, pas si éloigné de celui de Manuel Noriega au Panama en 1989. Il s’inscrit dans la continuité d’une politique étrangère conforme à la doctrine Monroe, énoncée devant le Congrès en 1823. Depuis près de deux siècles, les États-Unis interviennent directement ou indirectement pour influencer le destin des pays latino-américains, que Washington a toujours traités comme son arrière-cour.L’impérialisme de Washington en Amérique latine n’est donc pas nouveau ; ce qui l’est est infiniment plus inquiétant.Il s’agit d’abord du changement radical de doctrine opéré par le gouvernement Trump vis-à-vis de la démocratie américaine, créée il y a deux cent cinquante ans par ses Pères fondateurs sur les principes de l’État de droit et des contre-pouvoirs. Permettez au Franco-Américain qui vous parle de vous rappeler les faits. Dès son discours d’investiture, le président Trump a levé toute ambiguïté. Il s’est présenté comme l’incarnation absolue du peuple américain, comme si son élection lui conférait un pouvoir sans limites et l’affranchissait de toute règle, de tout contrôle ou de toute obligation de rendre des comptes. N’oublions pas que ce même président a attaqué la Constitution américaine en 2020 en exigeant de son vice-président, Mike Pence, qu’il refuse de reconnaître les résultats de l’élection présidentielle.Autour de Donald Trump, l’administration a assumé la primauté du rapport de force sur la règle, de la domination sur la norme, de l’exception sur le droit. Les Américains, comme les Français qui résident aux États-Unis et que j’ai l’honneur de représenter, constatent chaque jour que l’État fédéral s’ingère dans les compétences des États fédérés, intervient dans les décisions des entreprises et fait pression sur la société civile, que la police migratoire agit en milice, sans mandat clair ni contrôle effectif, que les contre-pouvoirs sont affaiblis, contournés et réduits au silence. Le modèle européen de liberté d’expression comme nos conceptions du droit international, de la hiérarchie des normes et du contrôle de constitutionnalité sont autant de principes auxquels l’administration américaine entend s’attaquer.Des millions d’Américains attendent de nous que nous soyons à la hauteur de l’histoire, que nous incarnions et défendions nos principes fondateurs. Des milliers d’Américains effarés par ce qui se passe aux États-Unis et attachés à un modèle de démocratie qu’ils voient se désagréger sous les coups de butoir de l’administration actuelle souhaitent trouver refuge en France ou ailleurs en Europe. L’agressivité du président américain nous fournit l’occasion unique de valoriser ce que nous sommes et d’accueillir les chercheurs, les entrepreneurs, les artistes qui souhaitent fuir la dérive autoritaire de leur pays. Mettons les moyens pour les accueillir et démontrer qu’ils ont raison d’être attirés par notre modèle.L’autre rupture historique tient au fait que Donald Trump ne nous considère plus comme ses alliés.
Nous ne sommes même plus des concurrents ; nous sommes devenus des adversaires. Les déclarations de Donald Trump ce week-end, menaçant d’augmenter les droits de douane contre les pays engagés dans le renforcement de la sécurité du Groenland, sont une preuve de plus que nous ne pourrons pas nous fier à l’accord commercial signé l’année dernière par la Commission européenne. (M. Éric Coquerel acquiesce.)Dans ce contexte, cessons de nous bercer d’illusions : sans réaction de notre part, cette administration ne respectera pas l’esprit des règles de l’Otan. Elle n’hésitera pas à s’emparer du Groenland de façon transactionnelle, au mépris du droit, des alliances et de l’équilibre international.
L’ingérence des États-Unis pour déstabiliser l’unité européenne est assumée. Elle rompt avec une tradition constante de soutien à l’Union européenne qui date du plan Marshall. Le président Trump et son vice-président Vance n’ont jamais caché leur objectif de fragiliser l’Union européenne en divisant les États membres sur tous les sujets. Il n’est pas anodin que le communiqué initial de l’Union européenne sur le Groenland évite de mentionner les États-Unis. L’Italie de Giorgia Meloni l’a sciemment omis pour préserver ses relations privilégiées avec Trump. Il n’est pas anodin non plus que certains gouvernements européens préfèrent le silence à la confrontation. C’est précisément pour faire face à ce piège que notre unité est notre meilleur rempart.Quelle différence entre ces gouvernements et ceux qui, à l’extrême droite de cet hémicycle, vantent l’énergie du président Trump ? « Mais où trouve-t-il toute cette énergie ? » Cette énergie est admirée par ceux qui sont prêts à se vendre à lui pour obtenir son soutien, au prix de nos valeurs, de notre souveraineté et de notre indépendance. Pour sa part, la France a réaffirmé hier, par la voix du président de la République, sa détermination à résister et à utiliser tous les moyens pour faire plier une administration qui s’attaque une fois de plus à notre économie sous prétexte que nous défendons l’espace européen.Il y a deux ans, lors des célébrations du 80e anniversaire du Débarquement, la présidente de l’Assemblée, Yaël Braun-Pivet, accueillait une délégation de parlementaires américains, républicains comme démocrates. Malgré leurs différences politiques, leur message indiquait clairement leur attachement à l’Alliance atlantique et aux partenaires européens des États-Unis, leur fidélité aux valeurs communes. Même les Républicains ne pouvaient pas imaginer que l’administration Trump romprait avec l’histoire. En quelques mois, le président des États-Unis est revenu sur sa promesse de se désengager des conflits internationaux, pour afficher le visage le plus impérialiste que l’Amérique ait jamais connu. Presque à la manière d’un docteur Folamour, il a d’ailleurs affirmé dans un récent courrier au premier ministre norvégien que, faute d’avoir obtenu le prix Nobel, il ne se sentait plus obligé de penser uniquement à la paix. Face à cette escalade, le président de la commission des affaires étrangères, Bruno Fuchs, le président du groupe d’amitié France-États-Unis, Franck Riester, et moi-même allons écrire à nos homologues américains pour réaffirmer ces principes et appeler à ce que le Congrès américain soutienne l’alliance transatlantique.Le mépris de l’administration américaine pour les principes démocratiques s’est transformé en offensive contre ses propres alliés, voire en complaisance à peine voilée envers des régimes autoritaires. En Ukraine, Trump ne voit ni un peuple agressé ni une démocratie en danger. Il ne voit ni valeurs ni principes à défendre, seulement des intérêts à monnayer : les hydrocarbures de Poutine, d’un côté, les minerais du président Zelensky, de l’autre. Le reste lui est indifférent, pourvu qu’il en tire profit. En Iran, où le peuple iranien se bat admirablement, au péril de sa vie, contre le régime des mollahs, le président Trump poursuit là encore ses seuls intérêts, sans concertation avec les Européens.Son admiration pour les hommes forts, ceux qui, comme lui, méprisent les contre-pouvoirs, le pousse naturellement à soutenir les mouvements d’extrême droite sur notre continent. Qu’il s’agisse des néonazis de l’AfD – Alternative für Deutschland – en Allemagne, des xénophobes de Reform UK au Royaume-Uni ou du Rassemblement national en France, Trump et ses partisans ne se cachent plus : leur soutien à ces partis est assumé, au point de franchir parfois la ligne rouge de l’ingérence. Il y a quelques semaines, l’administration américaine a même envisagé de prononcer des sanctions contre les magistrats français qui ont condamné Marine Le Pen en mars dernier.Et ce n’est qu’un début. Les prochaines élections européennes seront la cible d’interventions directes et revendiquées. L’époque où Washington se posait en garant de nos processus démocratiques est bel et bien terminée.Mes chers collègues, soyons lucides : nous vivons un basculement historique. Nous assistons au retour des empires. La Russie, la Chine, les États-Unis partagent désormais une même volonté : étendre leur influence par la force. Face à ces empires, la France seule ne pourra pas résister. Seul le leadership de la France dans l’Union européenne peut nous permettre de rivaliser. Assumons nos responsabilités ! Faisons de ce moment de rupture une occasion historique pour l’Europe ! Comme le rappelle régulièrement notre président de groupe, Gabriel Attal, cessons de nous lamenter ; il est temps d’agir, vite et avec détermination.Renforçons une Europe puissance, souveraine, indépendante, une Europe qui agit, qui n’a plus peur de peser sur les affaires du monde. Cela commence par notre réarmement collectif – vous l’avez dit madame la ministre. Le gouvernement a proposé une hausse sans précédent de notre effort de défense ; nous l’avons massivement soutenue dans cet hémicycle – merci de l’avoir rappelé. Nous devons aller plus loin, plus vite, plus fort, agir de concert avec nos partenaires européens et être les leaders de cette Europe.Construisons enfin l’Europe de la défense ! Utilisons pleinement les instruments à notre disposition, trop longtemps délaissés : la coopération structurée permanente, les coopérations renforcées, l’article 44 du traité de Lisbonne. Soyons à la hauteur de l’histoire, faisons preuve d’audace, montrons au monde que l’Europe n’a plus peur d’agir !Construire une Europe puissance, c’est aussi affirmer notre souveraineté économique et technologique. Les États-Unis veulent nous imposer des droits de douane, parce que nous défendons la souveraineté du Groenland ? Répondons avec fermeté : activons l’instrument anticoercition de l’Union européenne, instaurons la réciprocité tarifaire, excluons les entreprises américaines des marchés publics et imposons des droits de douane significatifs sur les géants du numérique. Adoptons enfin un Buy European Act, pour que nos marchés publics bénéficient d’abord à nos entreprises.Mes chers collègues, rassemblons-nous pour bâtir l’Europe de demain : une Europe qui protège, qui décide, qui agit ; une Europe capable de défendre ses citoyens, ses intérêts, ses choix, et d’imposer ses principes dans un monde redevenu brutal. Le retour de l’Europe comme puissance sur la scène internationale n’est pas une option, c’est une nécessité vitale, sans quoi nous disparaîtrons. C’est la seule voie pour que nos valeurs ne deviennent pas des vestiges, pour que le droit survive à la force, pour que l’histoire ne s’écrive pas sans nous. (Applaudissements sur les bancs des groupes EPR et Dem.)
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).