Discours du 4 février 2026
Christopher Weissberg · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°140
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Il y a quelques jours, à la même tribune, j’avais déjà eu l’occasion de souligner la rupture profonde entre l’administration Trump et les Européens. Nous ne sommes plus des alliés, nous sommes des concurrents, voire des adversaires. À vrai dire, à l’exception des amis de M. Trump à l’extrême droite de cet hémicycle, personne n’est dupe : il est désormais nécessaire de nous protéger et d’être dans un rapport de force permanent avec les États-Unis pour défendre nos intérêts. La menace d’augmentation des droits de douane, brandie contre la France, pour avoir soutenu nos alliés danois au Groenland, nous a rappelé que même un mauvais deal signé sur un terrain de golf en Écosse pour faire plaisir à Donald Trump ne nous permettrait pas d’éviter le pire.Toutefois, si l’accord commercial entre l’Union européenne et les États-Unis était clairement déséquilibré, n’oublions pas la raison pour laquelle nous avions fini par accepter une fixation unilatérale des droits de douane à 15 %.Ayons l’honnêteté de regarder la réalité en face. Lorsqu’il a été signé, cet accord avait au moins le mérite d’éviter une guerre commerciale. Il mettait fin à une période d’instabilité pour nos entreprises. Et ne tombons pas dans la caricature : ce ne sont pas simplement des sociétés cotées du CAC40 que nous parlons ; il s’agit de l’ensemble de nos filières exportatrices : artisans, petites et moyennes entreprises, dont les produits se vendent si bien outre-Atlantique.Je pense notamment à nos producteurs de vins et de spiritueux. Je reviens de ma circonscription, aux États-Unis, où j’ai pu m’entretenir longuement avec des importateurs. À 15 %, me disent-ils, on peut encore vendre du vin aux États-Unis. À 25 %, comme sous le premier mandat Trump, c’est toute une partie des vins bon marché qui ne sont plus compétitifs. À 150 %, comme le président américain en a brandi la menace, c’est terminé, plus personne ne pourra exporter de vins.L’augmentation des tarifs, ce n’est pas une abstraction éloignée de nos concitoyens, ce sont des pertes dévastatrices pour beaucoup de nos territoires. C’est précisément ce que cette proposition de résolution se garde bien de rappeler, tant elle est dogmatique et hostile au commerce international – une position finalement pas si éloignée de celle de M. Trump. Pour vous, les échanges internationaux seraient mauvais par nature, et le commerce une menace en soi, dont il faudrait se débarrasser.C’est d’ailleurs une constance qui frôle l’obsession chez vous. N’étiez-vous pas les premiers à vous indigner contre le Ceta, l’Accord économique et commercial global avec le Canada, qui est le parfait contre-exemple de celui avec les États-Unis ? Dix ans après son entrée en vigueur, le Ceta est largement favorable aux Européens : il a permis d’augmenter de 55 % les exportations de Bordeaux et de Languedoc vers le Canada. Nos fromagers ont augmenté leurs exportations de 65 % entre 2016 et 2023. Enfin, il a permis de reconnaître 140 indications géographiques européennes, dont 42 françaises.Un accord n’a de sens que s’il repose sur la confiance. Or c’est précisément ce socle de confiance qui s’est fissuré depuis l’été dernier. Quand un allié vous explique, comme ces dernières semaines, au sujet du Groenland, qu’il veut acquérir un territoire européen, si besoin par la force, et qu’il brandit la menace de rétorsions commerciales, il faut savoir dire stop. Le respect ne se réclame pas ; il se gagne. C’est dans cet esprit que notre groupe au Parlement européen, Renew Europe, s’est opposé fin janvier à la ratification de l’accord. C’est dans le même esprit que nous avons évoqué sans détour le recours à l’instrument anticoercition.L’autre écueil dans lequel tombe votre proposition de résolution européenne, c’est le prisme anti-européen. Au lieu de croire en l’unité européenne face aux pressions américaines, vous voulez affaiblir la position de la Commission. C’est précisément ce dont rêve Donald Trump : nous diviser pour mieux régner. Laissez-moi reprendre l’exemple de la filière viticole française. En 2019, les droits de douane américains ont frappé le vin français à 25 %, tout en épargnant les vins italiens et espagnols. Résultat : nos bouteilles ont disparu des cartes des restaurants américains, remplacées par celles de nos voisins. La politique commerciale européenne est notre seul rempart contre la fragmentation des exportations pays par pays. Il faut atteindre la taille critique si l’on veut résister efficacement au tempérament transactionnel du président américain, qui ne voit que des rapports de force.Certes, nous perdrons parfois certains arbitrages, mais nous en gagnerons d’autres – comme dans n’importe quelle négociation. En revanche, sortir du cadre européen nous exposerait à perdre toutes les négociations face à la Chine, aux États-Unis ou à l’Inde. Plutôt que de subir les attaques de Donald Trump, construisons une Europe puissance : une Europe capable d’imposer ses intérêts, ses choix et, bien sûr, ses conditions dans toute future négociation commerciale – c’est ce qu’ont rappelé mes collègues présidents de commission et le ministre. La proposition de résolution échoue à relever ce défi : elle ne formule aucune stratégie, aucune proposition à la hauteur du moment.Dans un monde rongé par l’instabilité, ce dont nous avons besoin, ce n’est ni d’incantations ni de postures idéologiques du siècle dernier, c’est d’une ligne claire. C’est pourquoi, en responsabilité, nous nous abstiendrons lors du vote de la proposition de résolution. (Applaudissements sur les bancs du groupe EPR.)
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).