Discours du 1 octobre 2026
Clémentine Autain · Session ordinaire 2026-2027 · séance n°2
Qu’avons-nous fait depuis trente ans ? J’avais 22 ans quand un inconnu m’a plaquée contre un mur. Il m’a mis un couteau sous la gorge, m’a conduite en plein jour dans un sous-bois et m’a violée. J’étais en état de choc ; une amie m’a emmenée déposer plainte. Le lendemain, je me suis retrouvée dans ce même sous-bois, avec des policiers, à chercher ensemble le préservatif usagé. Au procès, alors que l’auteur avait avoué entre vingt et trente viols, nous étions trois plaignantes.Je ne vous parle pas de mon intimité, mais de sa violation. La sexualité n’est que le lieu, le prétexte pour inoculer la mort. Le viol ne relève pas de la pulsion biologique, d’un besoin irrépressible : c’est le fruit d’une culture, d’une histoire, celle du patriarcat. Comme la violence conjugale et l’agression sexuelle, c’est l’expression ultime de la domination du masculin sur le féminin, de l’adulte sur l’enfant. (Applaudissements sur les bancs des groupes EcoS, LFI-NFP, SOC et GDR.)C’est un acte de possession et de prédation, qui transforme l’autre en objet ; 95 % des violences sexuelles et 88 % des violences conjugales sont commises par des hommes. Nous, victimes, sommes des femmes et des enfants pour une écrasante majorité. Après, nous nous débattons avec la mort. Une charge destructrice rôde, lancinante, s’agrippant à nos corps, malades, et à nos psychés, dévastées. Il y a un avant et un après.Pour revivre, et non simplement survivre, nous ne sommes pas à égalité. Le chemin de la réparation dépend de nos conditions sociales, de nos fragilités antérieures et de nos possibilités d’être ou non écoutées et soutenues.Nous n’endurons pas seulement la violence des faits : nous subissons la violence du regard sur ces faits, la violence de l’impunité systémique, la violence d’une machine judiciaire inadaptée, la violence du mépris à l’égard de nos souffrances.Quel est ce crime où c’est la victime qui ressent de la honte ? Quel est ce crime où nous sommes suspectées de mensonge, de complicité, de l’avoir « bien cherché » ? Quel est ce crime que nous avons tant de mal à porter devant les tribunaux ou à évoquer dans un dîner en famille ou entre amis ?Plus tard, me sont revenus avec insistance des flashs d’enfance et d’adolescence. Ces scènes, d’abord enterrées dans ma mémoire, réapparaissaient sans que je puisse les qualifier, ni même en ressentir consciemment la douleur, la brutalité. Elles relevaient de l’agression sexuelle et du viol. Rien d’original. Plutôt la banalité du mal. Car plus de sept viols sur dix sont le fait d’une personne connue de la victime. Près d’un enfant sur cinq subit des violences sexuelles, et leur dévoilement intervient en moyenne à l’âge de 44 ans.Ce dont je peux témoigner, c’est que l’affect, le lien, l’emprise et la sidération sont des armes aussi redoutables qu’un couteau. Adulte, j’ai fini par parler ; j’en ai payé le prix, devenant pour certains celle qui affabule et brise la bienséance. J’ai porté plainte et rejoint la longue liste des classées sans suite.C’était il y a plusieurs décennies, quand les femmes violées témoignaient masquées, le visage flouté, quand le silence était d’or – nous n’étions que des faits divers, avec un seul récit auquel nous raccrocher et nous identifier, celui d’Éva Thomas –, quand l’amnésie traumatique et la dissociation, le contrôle coercitif ou le continuum des violences commençaient seulement à être conceptualisés, quand nous ne savions pas encore à quel point le soin, surtout quand il arrive vite, peut nous rendre à la vie.Avec MeToo, nous avons enfin pu voir des visages et des noms. Faire partie des millions de voix planétaires qui ont inondé les réseaux sociaux. Entendre Adèle Haenel et Judith Godrèche, Flavie Flament et Axelle Jah Njiké, Anna Mouglalis et Sara Forestier. Voir Les Chatouilles, Jusqu’à la garde ou L’Amour et les forêts. Lire Lola Lafon, Christine Angot, Giulia Foïs, Camille Kouchner, Léonora Miliano, Vanessa Springora, Neige Sinno, Anouk Grinberg, Nathacha Appanah, Romain Lemire ou encore Anne Godard. Suivre le procès de Mazan, Et La Joie de vivre de Gisèle Pelicot. (L’oratrice, gagnée par l’émotion, s’interrompt. – Les députés des groupes EcoS, LFI-NFP, SOC et GDR et quelques députés des groupes EPR, DR et HOR applaudissent. – Mmes Marie-Charlotte Garin et Fatiha Keloua Hachi se lèvent pour applaudir.)Nous révolter ensemble contre la dimension industrielle des agressions sexuelles sur des enfants au sein de l’Église catholique comme du nombre insensé de victimes de Joël Le Scouarnec, PPDA ou Patrick Bruel. Chanter Balance ton quoi avec Angèle, puis Je t’accuse avec Suzanne. Manifester par dizaines, centaines de milliers, partout en France. Et placarder sur les murs de nos villes : « On te croit, tu n’es plus seule » et « Pas une de plus ».Nous avons révélé l’ampleur de ces violences. Nous avons crié, espérant être entendues, rêvant que la honte change de camp, imaginant que les choses allaient vraiment se transformer. Le mouvement de la société a pris sa part.Mais les politiques publiques ? C’est la honte, la non-assistance à personnes en danger, le bal des Tartuffe. Les gouvernements n’ont pas pris leurs responsabilités : jamais de grande loi comme en Espagne ; pas le moindre milliard supplémentaire inscrit au budget. Nous avons eu droit à du blabla, à des mesurettes, à du « en même temps », avec un président Macron capable de déclarer que Gérard Depardieu « rend fière la France ». (Applaudissements sur les bancs des groupes EcoS et LFI-NFP et sur quelques bancs des groupes SOC et GDR.) La « grande cause du quinquennat » ne fut qu’un mirage.Dix ans après le lancement du hashtag MeToo, j’enrage. Toutes les trois minutes, un enfant est victime d’inceste, de viol ou d’agression sexuelle. Seul un viol sur dix débouche sur une plainte qui, de toute façon, est classée sans suite dans 94 % des cas. L’année dernière, on a encore comptabilisé 164 féminicides. Qu’avons-nous fait depuis trente ans, vingt ans, dix ans ?Suite à l’appel que j’avais lancé pour préparer notre travail parlementaire, j’ai reçu près de 1 000 témoignages. « À 14 ans, lorsqu’on suit un homme, on sait ce qu’on fait », dit un gendarme à Léa. Un policier à Myriam, violée dans l’enfance : « Avez-vous pris du plaisir ? » À Jennyfer : « Je ne comprends pas pourquoi vous restez avec un type comme ça. » À Fatima : « Rappelez-nous si ça dégénère ! »Écoutez Marie : « Si c’était à refaire, je ne porterais pas plainte. C’est une broyeuse. » Écoutez Céline, victime de soumission chimique : « Le pantalon pourrit dans un placard du labo du 36 depuis deux ans et demi. » Écoutez Sébastien, violé dès l’âge de 8 ans par deux cousins : « Je ne m’en suis jamais remis. Je n’ai jamais porté plainte par peur – peur d’être jugé, montré du doigt et exposé à la vindicte populaire. » Écoutez Zoé, victime de viols incestueux : « Mon psy m’a demandé pourquoi je fantasmais d’avoir été violée par mon père. » Écoutez Nathalie : « Si j’avais été caissière au smic, je n’aurais pas pu payer tous ces frais de justice, ni me soigner. » Une chose est sûre : on ne peut plus dire qu’on ne sait pas. On sait.C’est pourquoi des députés ont déposé, dans un cadre transpartisan, cette proposition de loi dite intégrale, inspirée des 140 propositions de la coalition féministe et enfantiste et des travaux de la Ciivise, auxquels nous disons : merci ! (Les députés des groupes EcoS, LFI-NFP, SOC, LIOT et GDR et quelques députés des groupes EPR, DR, Dem et HOR applaudissent.) Merci également à la mobilisation citoyenne qui a suivi le meurtre insoutenable de Lyhanna, sans laquelle ce texte ne serait pas à l’ordre du jour de notre assemblée.Avec le groupe Écologiste et social, nous soutenons les avancées de cette proposition de loi, du dépôt de plainte à l’hôpital aux juridictions spécialisées, de la reconnaissance des violences obstétricales aux mesures contre les VSS au travail, et j’en passe, beaucoup, puisque 94 articles vont être discutés.Nous veillerons à ce que les ajouts positifs obtenus en commission spéciale ne soient pas balayés. Je pense notamment à la fin des compétences disciplinaires de l’Ordre des médecins pour les professionnels de santé, aux mesures en faveur des femmes sans-papiers ou à la norme de non-confrontation entre victimes et agresseurs. (Applaudissements sur quelques bancs des groupes EcoS, LFI-NFP, SOC, LIOT et GDR.)Nous nous battrons également pour améliorer ce texte, et pour que soit rétabli l’entretien individuel obligatoire pour chaque élève, chaque année, de la maternelle à la terminale, supprimé en commission sur proposition macroniste.
Soutenu par les macronistes !Le budget : là est le nerf de la lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants. Le mal doit être pris à la racine. Pour la prévention et l’éducation, il faut dégager de vrais moyens. La justice est à l’os : il faut investir massivement pour que les dossiers qui s’empilent soient traités, en finir avec la justice expéditive et former tous les agents à la spécificité de ces crimes et délits. La justice doit cesser de produire de la victimisation secondaire.Le soin spécialisé, psychotraumatique, est inaccessible à la majorité des victimes : il faut de l’argent public pour former des professionnels, assurer leur répartition géographique et rembourser le coût des séances, dans l’enfance comme à l’âge adulte.C’est simple : sans budget intégral, la loi dite intégrale ne sera pas appliquée. Avec la taxe Zucman, un impôt sur les superprofits ou les superhéritages, les milliards cruellement manquants sont à portée de main. Je rappelle que les coûts induits par toutes ces violences s’élèvent à près de 90 milliards d’euros chaque année. Si nous mettons l’argent dans la prévention et le soin, nous ferons ailleurs des économies ; surtout, nous diminuerons le nombre de victimes comme le temps de leur réparation.Quand on ne sait pas trouver l’argent, la facilité et la démagogie consistent à se ruer vers l’inflation pénale, en espérant s’acheter à bas coût la bonne conscience d’avoir agi. Mais rallonger les peines n’a jamais arrêté un homme violent. (Applaudissements sur les bancs des groupes EcoS et GDR et sur quelques bancs des groupes LFI-NFP et SOC.)
La répression ne peut pas être l’alpha et l’oméga de la lutte contre ces violences, surtout quand on sait qu’une grande part des auteurs d’infractions sexuelles sont mineurs au moment des faits. Les auteurs sont d’ailleurs un point aveugle de ce texte, et nous le regrettons. Notre devoir, c’est de sortir les imaginaires de la domination masculine.Nos victoires sociales et, je l’espère, législatives resteront-elles lettre morte ? Chargerez-vous le Sénat de faire la sale besogne – dépecer ce texte ? Des députés ayant voté cette loi seront-ils capables ensuite de valider le budget de l’État, dans lequel rien n’est prévu pour sa mise en œuvre ? (Applaudissements sur les bancs du groupe EcoS et sur quelques bancs du groupe LFI-NFP.)En réalité, seule une grande loi de programmation budgétaire, venant du gouvernement, nous aurait permis d’être au rendez-vous de l’histoire. Je le dis avec force, notamment aux ministres, l’inaction et le cynisme sont des crachats au visage des victimes, qui vous le disent chaque lundi : une loi intégrale suppose un budget intégral ! (Les députés des groupes EcoS, LFI-NFP, SOC et GDR, dont plusieurs se lèvent, applaudissent. – Mme Stella Dupont applaudit également.)
Nous nous réjouissons du travail effectué en commission sur cet article 1er. Il nous a permis de préciser certaines qualifications ; d’intégrer, sur notre proposition, le harcèlement conjugal au champ des violences intrafamiliale ; et d’intégrer le féminicide, les mutilations sexuelles et le délit de traque furtive au champ des violences sexuelles et sexistes.Nous avons également demandé que les violences économiques fassent partie des violences intrafamiliales, notamment le non-paiement des contributions alimentaires, l’organisation de l’insolvabilité, le chantage et l’extorsion, mais aussi le vol des papiers d’identité, des moyens de paiement ou du téléphone au sein du couple. Si tout cela devrait figurer dans le texte sous peu, il y manque encore une limitation du champ des immunités familiales prévues par le code pénal, afin que, par exemple, le vol du salaire de sa compagne par un conjoint puisse être condamné.Cette immunité est une bizarrerie de notre droit, qui empêche de considérer de tels actes comme des vols, au motif qu’au sein d’une famille tout serait commun. Je regrette que l’amendement que j’avais déposé sur le sujet ait été jugé irrecevable. J’aimerais bien comprendre pourquoi. De la même façon, nous avons du mal à comprendre pourquoi certains amendements ont été considérés comme des cavaliers législatifs. Avant toute chose, nous aimerions donc être éclairés sur ce point.Enfin, et bien qu’ils aient été retirés, je voudrais également mentionner les amendements de deux collègues de l’UDR, le groupe d’Éric Ciotti, qui visaient tout simplement à retirer le mot « sexiste » de la définition figurant à l’article 1er,…
…mais aussi de dénombrer – tenez-vous bien – les « masculinicides » et les « francocides ».
Franchement, c’est la honte !
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).