Discours du 15 juillet 2026
Constance de Pélichy · Première session extraordinaire 2026 · séance n°15
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« On est venu nous chercher à la sortie de l’école et on n’est plus jamais retournées chez nos parents. » Ces mots sont ceux de Maëlle et de Nadia, mais aussi ceux de dizaines de milliers d’enfants. On est venu les chercher à la sortie de l’école ; ils ont quitté leur maison, leur chambre, leurs jouets, leurs repères. Cette phrase raconte toute la violence silencieuse que vivent des milliers d’enfants. Car être placé, même lorsque c’est nécessaire, reste toujours un traumatisme.Ce texte, les professionnels de la protection de l’enfance l’attendent depuis des années. Les parents l’attendent. Les enfants eux-mêmes, ceux qui grandissent dans nos foyers, nos familles d’accueil, l’attendent également. Alors permettez-moi de le dire avec toute la gravité que ce sujet impose : nous ne pouvons plus les décevoir une nouvelle fois.
Rien que dans le Loiret, quinze nourrissons ont dû être accueillis en urgence l’été dernier, quinze bébés ; sauf que nous ne disposons plus de pouponnière depuis 2008. Alors, que fait-on lorsqu’un juge ordonne un placement mais qu’il n’y a plus de place ? Lorsqu’il faut choisir entre protéger un enfant et attendre qu’un lit se libère ?Derrière de telles décisions, il y a des visages : des travailleurs sociaux qui enchaînent les dossiers sans pouvoir consacrer le temps nécessaire à chaque enfant, des assistants familiaux qui s’épuisent et des enfants qui grandissent dans l’insécurité. Voilà la réalité de l’ASE, et cette réalité tue. Le mois dernier, à Narbonne, Louis, 17 ans, placé depuis quelques semaines, est mort lynché par d’autres enfants placés – la tragédie absolue. Il avait pourtant alerté les adultes, il avait demandé de l’aide. Il n’a pas été entendu.Et son cas n’est pas isolé. Que dire de ces jeunes filles, placées en foyer, qui deviennent les proies de bourreaux de la prostitution après que leurs blessures ont été repérées par ceux qui veulent les exploiter ? Médina a aujourd’hui 24 ans. Placée dès son enfance, elle est exploitée sexuellement dès l’âge de 11 ans – 11 ans seulement ! Qu’y a-t-il de plus révoltant ? Son histoire est surtout celle de notre échec collectif. En France, on estime à près de 20 000 le nombre de mineurs victimes de prostitution, dont plus de la moitié a connu un parcours à l’aide sociale à l’enfance. Comment accepter qu’un dispositif créé pour protéger des enfants devienne celui qui les détruit ?Les enfants victimes ont besoin de stabilité et d’affection. Lorsque celles-ci font défaut, les réseaux criminels savent parfaitement se servir de ce vide affectif. La protection de l’enfance ne peut pas se limiter à mettre un toit au-dessus de la tête d’un enfant. Elle doit lui offrir une présence, du temps, des adultes disponibles, de la continuité, autrement dit de l’humanité.Pourtant, les parcours sont jalonnés de ruptures, qui obligent les enfants à s’adapter sans cesse, à survivre. Alors qu’ils auraient dû trouver une protection, une chance, ils ont connu la violence, l’exploitation et la destruction. Comment accepter que certains enfants confiés à l’État ressortent encore plus fragiles – pour ne pas dire détruits – qu’à leur arrivée ? Ce constat glaçant invite à l’humilité.Ce texte ne sera pas le grand soir de l’ASE. Néanmoins, il comporte des avancées importantes : l’élargissement du recours aux tiers dignes de confiance, la facilitation du recrutement des assistants familiaux ou le contrôle systématique des antécédents judiciaires des professionnels et bénévoles intervenant auprès des enfants.Néanmoins, ces mesures attendues ne masquent pas la question essentielle, pour ne pas dire existentielle : avec quels moyens ? Pas un mot sur les financements. Madame et messieurs les ministres, soyez assurés que nous vous attendrons au tournant lors du vote du budget.Un dernier point d’alerte majeur : le gouvernement a choisi d’intégrer à ce texte des mesures présentées comme les premières réponses au drame de Lyhanna. Ce meurtre a bouleversé notre pays – permettez-moi d’adresser de nouveau toutes mes pensées à la famille de Lyhanna. C’est précisément parce que ce drame est d’une gravité exceptionnelle qu’il mérite que l’on en tire, avec sérieux, tous les enseignements dans un texte spécifique, à l’issue d’un diagnostic complet et partagé ; en l’espèce, on ajoute plutôt quelques dispositions dans l’urgence – on semble légiférer à l’aveugle.L’intérêt supérieur de l’enfant n’est pas une formule que l’on invoque à la tribune puis que l’on oublie. C’est une promesse que la République fait à chacun de ses enfants, et une promesse n’a de valeur que si elle est tenue. Donnons enfin à celles et ceux qui protègent nos enfants les moyens de le faire. (Applaudissements sur les bancs des groupes LIOT et DR ainsi que sur quelques bancs du groupe EPR. – Mme Nathalie Colin-Oesterlé, rapporteure, applaudit également.)
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).