Discours du 1 juillet 2026
Damien Girard · Première session extraordinaire 2026 · séance n°1
Nous sommes entrés dans un nouvel âge des empires, où le rapport de force prend le pas sur le droit international. La Russie mène des guerres d’agression contre ses voisins ; la Chine étend méthodiquement son influence économique, technologique et militaire, fragilisant nos démocraties et notre prospérité ; les États-Unis remettent en cause leurs alliances et pratiquent désormais chantage et rapport de force permanents. Dans ce monde plus instable, les Européens doivent enfin assumer leur propre sécurité. Nous devons être capables de nous défendre et de préparer la paix. C’est pourquoi le groupe Écologiste et social soutient le principe d’un effort supplémentaire en faveur de nos armées.Cependant, nous regrettons profondément la méthode choisie. L’actualisation de la loi de programmation militaire engage notre stratégie de défense, le format de nos armées et des dizaines de milliards d’euros ; elle méritait un véritable débat parlementaire et non un examen précipité. La défense nationale mérite un véritable débat de société, car il est question de nos jeunes, de nos ouvriers et de nos soldats. En réalité, cette actualisation répond à une urgence budgétaire plus qu’à l’urgence stratégique pourtant révélée par les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient. On finance davantage la défense, sans encore la transformer suffisamment.Or notre modèle d’armée doit évoluer pour mieux défendre le continent européen, nos outre-mer et notre immense espace maritime. Cela suppose de renforcer notre artillerie, notre défense civile, nos capacités anti-drones, notre flotte et notre réserve opérationnelle.Nous devons aussi transformer notre manière de penser la défense. Premièrement, nous devons la concevoir à l’échelle européenne. Nous ne pourrons plus construire chacun dans son coin notre sécurité commune. Celle-ci doit reposer sur une industrie de défense plus intégrée, sur des armées complémentaires et interopérables ainsi que sur des règles communes, notamment pour encadrer l’usage de l’intelligence artificielle. Elle reposera aussi sur quelques nations-cadres, parmi lesquelles la France. Sur ce point, l’actualisation de la LPM renforce utilement certaines de nos capacités, notamment en matière d’alerte avancée, et la coopération avec nos partenaires européens. Sans coopération européenne, il n’y aura pas de souveraineté française ; c’est une réalité industrielle autant que stratégique.Deuxièmement, la transformation doit aussi s’opérer au plus près du terrain. Nous saluons la pérennisation des enveloppes de subsidiarité, obtenue grâce à notre travail d’amendement. Ces 150 millions d’euros donneront davantage d’autonomie aux unités et soutiendront l’innovation de terrain. Cette mesure s’inspire directement des enseignements de la guerre en Ukraine.Toutefois, ces avancées ne doivent pas masquer le franchissement de nos lignes rouges. Nous refusons que l’effort de défense serve de prétexte au recul des libertés publiques ou de la protection de l’environnement. L’article 18 étend la surveillance algorithmique sans offrir de garanties constitutionnelles suffisantes. L’article 21 crée un régime d’alerte ouvrant de larges dérogations au droit commun. Un régime d’exception n’est pas une stratégie de défense ; il intervient lorsque la crise est déjà là et fait reculer le droit. C’est d’anticipation et de planification que nous avons besoin. Ces deux dispositions rompent un équilibre fondamental entre la protection de la nation et celle de nos libertés, c’est pourquoi notre groupe saisira le Conseil constitutionnel. Défendre la République ne peut jamais conduire à affaiblir l’État de droit. (Mme Dominique Voynet applaudit.)Enfin, nous défendons une conception plus étendue de la sécurité. Nous refusons que l’augmentation des crédits militaires se traduise par de nouvelles coupes dans les politiques qui contribuent, elles aussi, à protéger notre pays. Cette exigence soulève en effet la question de son financement. En 1914, la République a créé l’impôt sur le revenu pour financer l’effort de guerre. Après neuf années de cadeaux fiscaux accordés aux plus hauts patrimoines, il est légitime d’attendre d’eux une contribution à la hauteur de l’effort national. Le patriotisme doit être aussi fiscal. La sécurité de la France ne se résume pas à ses armées ; elle dépend aussi de sa diplomatie, de son industrie, de sa recherche, de sa santé, de son école et de sa capacité à faire face au dérèglement climatique. C’est dans cet esprit que le Conseil national de la Résistance (CNR) a créé la sécurité sociale : protéger la nation en protégeant les Français.Cette ambition doit aujourd’hui s’élargir à la protection des droits des femmes, à la garantie du droit à un environnement sain et à la préservation des droits des générations futures. La puissance d’une nation se mesure autant à ce qu’elle protège qu’à ce qu’elle est capable de défendre. C’est cette conception exigeante d’une sécurité globale que nous défendons. C’est pourquoi le groupe Écologiste et social votera contre ce projet de loi. (Mme Dominique Voynet applaudit. – Exclamations sur quelques bancs du groupe EPR.)
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).