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Discours du 17 décembre 2025

Davy Rimane · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°96

La question de la lutte contre le narcotrafic ne peut être abordée sérieusement qu’en partant des territoires.Dans l’Hexagone, d’abord, la situation prend une ampleur préoccupante. Marseille bien sûr, mais aussi Grenoble, Dijon et de nombreuses villes moyennes sont désormais confrontées à une implantation durable des réseaux de narcotrafic. La violence liée au trafic se diffuse, se banalise et s’enracine dans des quartiers marqués par la relégation sociale. Les profils sont désormais bien identifiés : des personnes jeunes, recrutées dans des territoires où le chômage, la précarité et l’absence de perspectives constituent un terreau favorable au développement des économies criminelles. Le narcotrafic ne prospère pas dans le vide ; il se nourrit de failles sociales.Cette réalité hexagonale trouve un écho direct dans les outre-mer, où elle se manifeste avec une intensité accrue. Dans ces territoires, les mêmes logiques sont à l’œuvre, mais amplifiées : le chômage y est plus élevé, la pauvreté plus massive, les services publics plus fragiles. Les outre-mer ne sont pas des exceptions, mais les dysfonctionnements nationaux y apparaissent à la loupe.J’ai eu l’honneur d’être rapporteur de la commission d’enquête sur les dysfonctionnements obstruant l’accès à une justice adaptée aux besoins des justiciables ultramarins. Ses conclusions sont claires et concernent directement, pour certaines d’entre elles, la lutte contre le narcotrafic. Avec mon collègue Frantz Gumbs, député de Saint-Martin et de Saint-Barthélemy, nous avons dressé le constat d’une justice sous-dotée, s’exerçant dans des délais incompatibles avec la gravité des faits dont elle a à juger et en perte de crédibilité. Voici quelques-unes de nos propositions, particulièrement pertinentes dans ce débat : renforcement durable des effectifs judiciaires outre-mer ; stabilisation des magistrats et des enquêteurs en lieu et place de rotations incessantes ; adaptation des moyens, enfin, aux réalités géographiques et humaines des territoires. Sans justice rapide, lisible et présente, toute politique antidrogue est vouée à l’échec. Confrontés à un même problème national, nous devons élaborer des solutions territorialisées.Le gouvernement, pourtant, privilégie le durcissement sécuritaire. Le dispositif « 100 % contrôle », appliqué en Guyane depuis 2022 et plus récemment aux Antilles, en est l’illustration la plus frappante. Or une telle réponse n’est pas sans effets néfastes. En Guyane, elle favorise les dérives du contrôle au faciès et confère au préfet un pouvoir exorbitant, au détriment des libertés publiques. Le « 100 % contrôle », disons-le clairement, se traduit par des contrôles arbitraires à l’entrée de l’aéroport et par un renforcement du pouvoir administratif permettant d’empêcher l’embarquement sans avoir à en référer à l’autorité judiciaire.Ce type de dérives prend une dimension particulièrement préoccupante outre-mer, car elles s’exercent dans des territoires où le sentiment d’abandon et de défiance à l’égard de l’État est déjà fortement ancré.En tant que Guyanais d’abord et député de Guyane ensuite, je rappellerai quelques éléments de contexte : la Guyane est le seul territoire français d’Amérique du Sud, frontalier du Brésil et du Suriname, au cœur de l’un des principaux corridors mondiaux du narcotrafic. Cette réalité géographique n’est pas un choix politique mais un fait. Être aux avant-postes de la lutte contre le narcotrafic signifie faire face à des flux constants, à des réseaux transnationaux puissants et à une exposition directe des populations locales.Année après année, nous, élus guyanais, toutes sensibilités confondues, vous avons alertés. Année après année, nous avons demandé des effectifs supplémentaires, des moyens judiciaires adaptés et des capacités aériennes et fluviales renforcées. Et, année après année, nous avons essuyé des refus ou des demi-mesures.

Or les moyens restent manifestement insuffisants pour faire face à l’ampleur du narcotrafic. Ce n’est ni une vérité guyanaise ni une vérité ultramarine mais une vérité nationale. Un symbole révèle cette insuffisance : l’hélicoptère H145 de la gendarmerie, récupéré pour les Jeux olympiques, n’a jamais été restitué à la Guyane. Dans un territoire immense, largement inaccessible par la route, l’absence de capacités aériennes permanentes constitue un handicap majeur dans la lutte contre les trafics.Chez moi, comme ailleurs, le narcotrafic recrute les mêmes profils : des jeunes confrontés au chômage, à la pauvreté et à l’absence de perspectives. Mais en Guyane, comme aux Antilles ou dans les océans Indien et Pacifique, ces facteurs sont exacerbés et les alternatives légales, encore plus rares. C’est pourquoi la réponse ne peut être uniquement pénale ou sécuritaire. Multiplier les contrôles sans renforcer durablement la justice, sans investir dans l’éducation, l’insertion et les services publics, revient à traiter les symptômes sans jamais s’attaquer aux causes.

Enfin, je mets en garde contre la tentation de la brutalité pénale ostentatoire, celle de réponses spectaculaires mais inefficaces. Annoncer un quartier de haute sécurité en pleine forêt guyanaise, c’est faire de l’affichage sécuritaire au détriment d’une politique publique pensée en adéquation avec les besoins locaux et avec l’histoire (Applaudissements sur les bancs des groupes GDR et LFI-NFP), en l’occurrence l’histoire coloniale, du territoire dans lequel elle s’exerce.Incarcérer toujours plus, sans moyens judiciaires suffisants, sans politique de prévention, sans traitement des causes sociales, signifie engorger les prisons, renforcer les réseaux et, surtout, perdre le lien avec les populations, celles-là même qui sont les victimes directes (Mêmes mouvements), tant individuellement que collectivement, d’un trafic qui exploite les racines d’un mal profond autant qu’il en profite. En effet, le narcotrafic ne recrute pas dans le vide mais dans une société où l’ascenseur social est en panne, où la promesse méritocratique est reléguée au rang de mythe, où la reproduction sociale s’accentue et où l’« héritocratie » fait de plus en plus d’ombre à la démocratie.Les rapports publiés cette année le montrent sans ambiguïté : le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté augmente et l’horizon d’émancipation par le travail devient de plus en plus incertain. Dans ce contexte, les réseaux criminels offrent ce que la société ne garantit plus : un revenu, certes, mais aussi une reconnaissance et parfois même un sentiment d’appartenance.Je terminerai mon propos par une question : où êtes-vous alors qu’en Guyane, on assassine quelqu’un d’une balle entre les deux yeux sur fond de règlement de comptes entre gangs, alors que le décrochage scolaire ne donne aucun autre horizon que celui de mule, alors que la réponse judiciaire arrive trop tard pour être dissuasive ? (MM. Antoine Léaument et Ugo Bernalicis applaudissent.) Nous comptons nos morts depuis longtemps déjà mais ils ne provoquent pas toujours la même prise de conscience, ni l’émotion collective, les discours, les promesses, les plateaux télé et les annonces qui se sont succédé après le terrible assassinat de Mehdi Kessaci.La prise de conscience ne peut pas être sélective. Elle doit être à l’échelle de la République tout entière, et non à gravité variable selon le territoire concerné. (Mêmes mouvements.) Une réponse politique qui s’arc-boute presque exclusivement sur le sécuritaire et sur une fermeté d’affichage est condamnée à l’échec : il suffit de regarder les résultats des actions menées par les États-Unis depuis des décennies. En effet, on ne gagnera jamais la bataille contre le narcotrafic sans mener, en parallèle, celle de la dignité sociale et de l’égalité réelle. (Applaudissements sur les bancs des groupes GDR et LFI-NFP ainsi que sur quelques bancs du groupe SOC.)

Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).