Discours du 3 février 2026
Emmanuel Mandon · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°138
Pour comprendre l’enjeu du débat suscité par la proposition de résolution que nous examinons, il est nécessaire de remonter à sa source. Cette source, c’est l’existence séculaire, sur le territoire de l’Artsakh, d’une population arménienne. Une population victime, à la constitution de l’Union soviétique, d’une politique de délimitation administrative dont il ne pouvait sortir que des affrontements. Diviser pour régner sur un Sud-Caucase que l’on sait convoité de longue date.Lorsque le bloc soviétique s’est disloqué, les républiques de l’ancien empire se sont reconstituées en États indépendants, au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Au nom de ce même droit, la population de l’Artsakh s’est constituée en république indépendante en 1991, avec des responsables élus selon des procédures démocratiques. Les exigences de la realpolitik, la complexité des équilibres géopolitiques, ont fait que cette petite république n’a jamais bénéficié de la reconnaissance internationale. Elle n’en était pas moins l’incarnation politique d’une authentique communauté humaine, ancrée sur une terre, porteuse de valeurs, animée d’une volonté de vivre libre et en paix. Pour l’avoir visitée, je peux en témoigner.Face à l’hostilité sans retenue de l’Azerbaïdjan, pays dominé par un clan, le peuple de l’Artsakh a payé le prix du sang pour reconquérir sa liberté. Puis, durant vingt-cinq ans, il a connu une paix précaire, sans cesse menacée par les déclarations martiales du régime de Bakou. Trois grandes puissances, les États-Unis, la Russie et la France, se sont efforcées, au sein du groupe de Minsk, de faire vivre un processus de négociation qui, faute d’avancer, a fini par s’enliser, tandis que les représentants de la république d’Artsakh demeuraient les spectateurs impuissants d’un théâtre diplomatique dont on leur refusait l’accès. Du moins un équilibre fragile préservait-il une apparence de paix, pour le plus grand bien des populations de l’Artsakh.On sait dans quelles conditions le rapport de forces a brutalement changé. La conjonction des efforts de l’Azerbaïdjan et de la Turquie, la faiblesse militaire de l’Arménie, l’évolution de l’attitude de la Russie ont conduit, en deux étapes, à l’amoindrissement puis à l’effacement de la république d’Artsakh. Septembre 2023 : on se souvient de ces images où toute une population, 100 000 personnes, a été jetée sur les routes de l’exil. Un véritable nettoyage ethnique. Des responsables politiques artsakhiotes de haut niveau ont été faits prisonniers. Ils sont toujours emprisonnés, au mépris du droit international. Ayons en cet instant une pensée pour eux.Je pense aux trois anciens présidents : MM. Arayik Haroutiounian, Arkadi Ghoukassian et Bako Sahakian ; au dernier chef du Parlement, Davit Ichkhanian ; aux anciens ministres David Babayan et Levon Mnatsakanian ; au général Davit Manoukian ; au banquier d’affaires, mécène et philanthrope Ruben Vardanian, éphémère ministre d’État. (Applaudissements sur quelques bancs des groupes EPR et DR.)Je pense aussi aux civils : Rashid Beglaryan, Davit Allahverdyan, Garik Martrosyan, Gurgen Stepanyan, Levon Balayan, Vasili Beglaryan, Melikset Pashayan, Erik Ghazaryan, Madat Babayan, sans oublier les deux derniers prisonniers de la guerre de 2020 : Alyosha Khosrovyan et Lyudvig Mkrtchyan.Des pourparlers de paix ont été engagés entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Le gouvernement américain encourage vigoureusement les deux pays à parvenir à un accord, y compris en consentant des compromis et des sacrifices, pour l’Arménie. Mais, dans le même temps, force est de constater que l’attitude de l’Azerbaïdjan prouve que la reprise en main du territoire de l’Artsakh ne suffit pas à ses ambitions.Seule une réaction claire de la communauté internationale peut contrecarrer cette entreprise d’effacement, en contradiction avec la volonté de paix affichée par le gouvernement de Bakou, tout autant que l’est le maintien prolongé en détention des dirigeants de l’Artsakh – et d’impérieuses raisons humanitaires imposent qu’il y soit mis fin. La stabilité de la région meurtrie du Caucase du Sud est en jeu, comme la sécurité des populations arméniennes.Notre assemblée nationale s’est toujours tenue aux côtés de l’Arménie. Elle a su, à plusieurs reprises, se saisir de ce sujet afin que la France exprime pleinement sa solidarité et promeuve une solution diplomatique, comme en témoignent les différentes résolutions adoptées dans le passé. Ce soir encore, le groupe Les Démocrates votera la proposition de résolution. (Applaudissements sur les bancs du groupe Dem et sur plusieurs bancs des groupes EPR, LFI-NFP, SOC, DR, LIOT et GDR.)
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).