Discours du 28 avril 2026
Estelle Mercier · Session ordinaire 2025-2026 · séance n°212
À l’été 2017, Shaïna, alors âgée de 13 ans, est victime d’un viol en réunion commis par quatre jeunes de sa cité. Courageusement, Shaïna porte plainte le soir même. Elle est examinée par une médecin légiste ; celle-ci perçoit sur son corps des éléments objectifs – ecchymoses, bleus, traces de rougeurs – qui valident son discours. Pourtant, la médecin légiste indique en préambule de son rapport : « notons que Shaïna se déshabille facilement et qu’elle ne montre aucun signe de honte ni de culpabilité ». « Aucun signe de honte ni de culpabilité » : par ces mots, elle exprime son incrédulité face à la parole de Shaïna, malgré la présence d’éléments objectifs.Dès lors, la parole de Shaïna sera sans cesse contestée. On lui reprochera son attitude, ses relations, sa réputation. Les faits seront minimisés ; les peines, légères. Ce que raconte son avocate, Negar Haeri, est édifiant. La justice n’a ni cru ni protégé Shaïna, alors qu’à chaque fois, elle a courageusement porté plainte. Son parcours judiciaire est chaotique. Un an plus tard, après avoir été harcelée, elle est tabassée par les mêmes agresseurs. Et, à 15 ans, Shaïna est assassinée par son petit ami, parce qu’elle avait la réputation d’être une fille facile.Comment Shaïna aurait-elle dû se comporter pour être crue ? Aurait-elle dû pleurer, crier, refuser de se déshabiller, se prostrer, pour être considérée comme une « bonne » victime ?Le déni de la réalité vécue par les victimes s’explique en grande partie par un mécanisme méconnu : la dissociation. Au moment de l’agression, le cerveau de la victime active un système d’urgence. L’amygdale cérébrale, en alerte extrême, envoie des signaux de danger, mais le cortex ne peut plus traiter l’information. Résultat : le cerveau disjoncte et coupe les liaisons entre les émotions, le corps, la mémoire. C’est la dissociation.La victime ne ressent plus la peur ni la douleur. Les victimes décrivent une impression de sortir de leur corps. Cinq mécanismes de défense du cerveau sont observés : se battre, s’enfuir – mais seulement si la victime a les ressources nécessaires ; s’immobiliser, voire être atonique ; dans les cas de violences répétées, la victime peut adopter une stratégie de séduction pour amadouer son agresseur. Ces réactions, qui ont pour seul objectif de réduire la violence ou la durée de l’agression, donc de survivre, peuvent parfois être mal comprises ou mal interprétées dans un parcours judiciaire.Alors que la justice attend de la constance, de la cohérence et des faits, les victimes livrent des récits fragmentés, oublient des détails importants, se heurtent à la confusion de leurs souvenirs. Ces comportements sont trop souvent interprétés comme des incohérences, voire des mensonges ou des affabulations. L’amnésie traumatique, par exemple, se traduit par des trous de mémoire, des récits décousus, des flash-back. Les victimes parlent souvent d’un puzzle qui se reconstitue peu à peu, mais mal et lentement.Au bout du spectre de la dissociation, certaines victimes développent un trouble dissociatif de l’identité, avec des personnalités multiples et complexes, les alters. Plus les agressions ont lieu lorsque la victime est jeune et de manière répétée, plus le trouble est important et complexe à détecter. Par ailleurs, la professeure Coraline Hingray souligne que le fait, pour une victime, de ne pas être crue accroît encore les effets de la dissociation et le risque de remiser les souvenirs traumatiques dans une zone non accessible de la mémoire.Pourtant, ces troubles dissociatifs liés aux violences continuent de porter préjudice aux victimes et à les décrédibiliser. Les stéréotypes sexistes pèsent lourd : une femme qui ne résiste pas est jugée responsable ; une mineure qui hésite est suspecte.Nos auditions ont révélé non seulement que les troubles dissociatifs restent largement méconnus des professionnels de santé, des enquêteurs et des magistrats qui sont en contact avec les victimes, mais aussi que les expertises judiciaires, – élément central de compréhension pour les magistrats – sont de qualité diverse. En 2026, comment est-il possible que des référentiels datés soient encore utilisés ? Comment est-il possible d’entendre encore parler de syndrome d’aliénation parentale ou, en cas de trouble dissociatif de l’identité, de théâtralisation, d’affabulation, voire de fantasme de l’enfant ?Au-delà de la formation, nous proposons plusieurs pistes à explorer. Pourquoi ne pas imposer un examen systématique de recherche des troubles dissociatifs chez les victimes de violences sexuelles ? Comprendre le comportement de la victime, l’analyser au regard des connaissances médicales et scientifiques, connues et à jour, redonnerait la chance aux victimes d’être véritablement crues et d’aller au bout du parcours judiciaire.En outre, la création de juridictions spécialisées dans les VSS – violences sexistes et sexuelles – permettrait une meilleure connaissance de ces troubles dissociatifs par la chaîne judiciaire, un meilleur accompagnement des victimes et, par conséquent, une nette amélioration du nombre de condamnations. Les chiffres sont édifiants : moins de 10 % des victimes portent plainte, et seulement 10 % des plaintes aboutissent à des condamnations. De nombreuses victimes se heurtent encore au déni de leur parole.La dissociation n’est pas un symptôme de faiblesse ; elle est avant tout un mécanisme de survie et de protection. Ignorer ce phénomène, c’est doublement pénaliser les victimes : elles subissent d’abord l’agression, puis la décrédibilisation de leur parole.
Permettez-moi de partager avec vous le propos de magistrats auditionnés pour préparer ce débat : « Depuis l’affaire d’Outreau, la parole des enfants n’est plus sacralisée. » Ce propos m’a profondément choquée mais il révèle, si l’on prend un peu de recul, le mur qui est devant nous, les barrières dressées à partir de cette affaire vieille de vingt-cinq ans. Peut-être faut-il rappeler que tous les enfants étaient victimes et que, sans doute, si nous avions disposé alors des connaissances que nous avons acquises sur les troubles psychotraumatiques, la vérité actée par la justice aurait été bien différente.Face à cette parole des magistrats, face à une affaire qui semble avoir traumatisé toute une profession, je m’interroge. Ne pensez-vous pas que l’affaire d’Outreau a symboliquement marqué les esprits, qu’elle influence les pratiques des magistrats depuis vingt-cinq ans et que le logiciel judiciaire sera difficile à modifier ?
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).