Discours du 27 novembre 2025
François Ruffin · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°73
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Moins de 10 %, monsieur le ministre, moins de 10 % du PIB ! La part de l’industrie dans notre pays vient de passer sous la barre des 10 %. Nous voilà tombés au niveau de la Grèce ! C’est du jamais vu, du jamais connu dans notre histoire, et pourtant, en même temps, on nous parle de réindustrialisation.Comment a-t-on pu chuter aussi bas ? Ce n’est pas la faute des ouvriers, des travailleurs, qui ne l’ont jamais voulu. Eux se battent, usine après usine, depuis quarante ans, ils protestent, manifestent, occupent leur site, plantent des croix, une par emploi, parce que c’est leur mort à eux, la mort de leur coin – « Et que vont devenir nos gamins ? »En revanche – oui, j’accuse ! –, c’est la faute de nos dirigeants, de nos dirigeants politiques, de nos dirigeants économiques. Cette chute, ils l’ont voulue, ils l’ont programmée, ils l’ont organisée. Pour eux, l’industrie, c’était le passé, c’était dépassé, il fallait s’en débarrasser, et ils s’en sont débarrassés. Ce qu’ils prônaient, c’était « une société de services », la banque et les assurances pour les uns, et, pour les perdants, pour les millions de licenciés, des emplois de cariste et d’auxiliaire de vie.Ces dirigeants, c’est Serge Tchuruk, le PDG d’Alcatel, qui promettait une entreprise fabless, sans usine, sans production ; on garderait ici seulement la conception, l’ingénierie, et le reste – tant pis, tant mieux –, le reste partirait en Asie. Il était alors applaudi, applaudi par les journalistes, par les ministres. « Voilà un visionnaire ! Voilà un prophète ! » C’était la voie, c’était l’avenir.Alcatel, notre fleuron des télécommunications, sera finalement vendu au finlandais Nokia et entièrement démantelé. Tout comme Alstom, notre fleuron de l’énergie, vendu à l’américain General Electric. Tout comme Pechiney, notre fleuron de l’aluminium, vendu au canadien Alcan. Tout comme Thomson, notre fleuron de l’électronique, cédé pour 1 franc symbolique.Ces fleurons, nos dirigeants les ont soldés, la nation en est dépouillée mais ça a rapporté gros ; ça a rapporté gros à leurs amis avocats ; ça a rapporté gros à leurs amis conseillers en fusion-acquisition ; ça a rapporté gros à leurs amis des banques d’affaires.La chute de l’industrie, ils l’ont voulue, ils l’ont choisie. C’est l’Europe du grand marché avec Jacques Delors, les élargissements à l’Est et, chez moi, en Picardie, Honeywell, Magnetti-Marelli, Goodyear, Continental, Whirlpool qui sont parties, qui ont fui vers la Pologne, la Slovaquie, la Roumanie.Ils l’ont choisie, et c’est Pascal Lamy à l’OMC, l’Organisation mondiale du commerce, qui fait entrer la Chine dans cette folle machine : ce sont alors, rien que dans le textile, 1 000 à 2 000 emplois sacrifiés chaque mois.À ce choix, à cette chute, les Français ont répondu « non », un non très clair, très net, non à 55 %, non à 80 % chez les ouvriers. Mais ce non, nos dirigeants l’ont nié, dénié – comme si c’était un oui –, pour poursuivre leur folie.Ces dirigeants – oui, j’accuse ! – ont trahi le pays. Ces dirigeants n’ont jamais protégé les salariés français. Ces dirigeants, depuis quarante ans, font passer l’intérêt des multinationales avant l’intérêt national.C’est avec cette histoire qu’il nous faut rompre aujourd’hui, une histoire qu’Usinor raconte en raccourci : Usinor, c’était de l’acier français, qui appartenait à l’État français, jusqu’à ce que, comme des autres fleurons, il s’en débarrasse. Par étapes. D’abord, Usinor fut privatisée et entra en Bourse ; ensuite, l’entreprise fusionna avec des groupes espagnols et luxembourgeois ; enfin, elle fut bradée au financier indien Mittal.« Je ne fermerai pas d’usine. » C’était la promesse du nouveau PDG en 2006, au moment du rachat. Depuis, Gandrange a fermé. Reims et Denain ont fermé l’an dernier. Florange a fermé ses hauts-fourneaux. Aujourd’hui, 608 postes sont supprimés mais le pire est sans doute à venir parce que, vous le savez, monsieur le ministre, Arcelor-Mittal refuse d’investir. Le PDG a gelé, enterré la décarbonation de ses hauts-fourneaux. Alors que, pour l’avenir, ces projets sont vitaux, c’est un sabotage en cours. Mittal encaisse les dividendes, encaisse les aides publiques, mais il n’investit pas. Le propriétaire-actionnaire ne fait pas son travail.Voilà pourquoi, monsieur le ministre, nous vous demandons de faire le vôtre. Nationalisez Arcelor. Nationalisez Arcelor pour conserver de l’acier français. Nationalisez Arcelor parce que, de l’agroalimentaire à l’aéronautique, toutes nos entreprises tournent avec de l’acier. Nationalisez Arcelor parce qu’il n’y a pas d’industrie, et encore moins d’industrie de défense, sans acier. Nationalisez Arcelor parce qu’en France, on doit pouvoir souder, réparer un pont roulant, surveiller les convertisseurs, vérifier la quantité de minerai, fabriquer un acier résistant, découper des bobines de 2 mètres, maintenir ici nos savoir-faire.Nationalisez Arcelor pour manifester votre volonté, pour marquer que l’État ne laissera plus faire, que les usines, on ne va plus s’en débarrasser, que vous lutterez pied et pied, pas seulement ici mais pour les forges de Commentry, pour les Teisseire dans l’Isère.Nationalisez Arcelor pour arrêter la chute. Nationalisez Arcelor pour inverser le cours de l’histoire ! (Applaudissements sur les bancs des groupes EcoS, LFI-NFP, SOC et GDR.)
Jamais lu ça chez Rousseau.
Je voudrais plaider pour la nationalisation. Les arguments pour s’y opposer sont insuffisants, en particulier celui, avancé par les macronistes, consistant à dédouaner le propriétaire de l’entreprise.Il y a deux problèmes. Le premier concerne le prix de l’acier importé. Vous savez combien je suis partisan, depuis maintenant des décennies, de protections telles que les taxes aux frontières, les barrières douanières, les quotas d’importation ; tout cela, nous le faisons. Il n’empêche – deuxième problème – que l’actionnaire propriétaire, Mittal, ne veut pas investir, et vous le savez ! Les ministres, le président des Hauts-de-France, tous ceux qui vont sur le site se heurtent au refus du propriétaire de faire son travail, à savoir investir dans les hauts-fourneaux. Ce problème ne peut pas être délégué à l’Union européenne et on ne peut pas le résoudre grâce à la taxe carbone aux frontières ! Il faut donc nationaliser, fût-ce de manière temporaire, mais il faut agir dès aujourd’hui pour mettre ArcelorMittal au pied du mur : si l’actionnaire ne fait pas son travail d’investissement, c’est en effet à vous, monsieur le ministre délégué, c’est au gouvernement, c’est à l’État de le faire ! (Applaudissements sur les bancs du groupe GDR. – M. Sébastien Peytavie applaudit également.)Enfin, je peux comprendre les réticences des libéraux concernant l’État. Je considère également que l’État doit plutôt se comporter comme un chef d’orchestre, comme un stratège, bref qu’il ne doit pas nécessairement être celui qui fait, mais celui qui fait faire. Or le présent texte demande à l’État de faire. Pourquoi le demande-t-il ? Parce que l’actionnaire, de son côté, ne fait pas, et aussi parce qu’il s’agit d’un secteur stratégique – on ne parle pas de brosses à dents, avec tout le respect que je dois à ces dernières ! Je ne réclame pas la nationalisation de toutes les industries que j’ai malheureusement vues quitter le pays, uniquement celle de l’acier, car c’est un secteur clé ! (Applaudissements sur les bancs des groupes EcoS et GDR.)
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).