Discours du 28 janvier 2026
Frédéric Maillot · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°131
J’étais au collège, plus précisément en quatrième, lorsqu’un artiste et poète anticolonialiste de La Réunion sortit son nouvel album, Bwarouz. Étant profondément amoureux de la culture réunionnaise sous toutes ses formes, je m’empressai de découvrir cet album et un titre me marqua particulièrement : « Bébèr ».Cette chanson évoque toutes les formes de déracinement et de politiques d’exil menées par l’État colonial français à La Réunion. Elle évoque notamment l’ordonnance du 15 octobre 1960, par laquelle le premier ministre français Michel Debré autorise les pouvoirs publics à procéder à l’exil forcé en métropole des fonctionnaires des départements d’outre-mer accusés de troubler l’ordre public – j’ai à l’instant une pensée pour Christian Tein et je me rends compte que lorsqu’on trouble l’ordre colonial français, notamment en Kanaky, on est encore envoyé en métropole pour faire de la prison. (Mme Sandrine Nosbé applaudit.) Cette chanson évoque aussi le Bumidom. Enfin, elle parle des « enfants de la Creuse ».L’éducation nationale, comme c’est encore le cas aujourd’hui, choisissait de nous enseigner timidement – très timidement – l’histoire régionale de notre propre pays. C’est donc tout naturellement vers ma mère que je me suis tourné, en lui posant cette question : « Monmon sé kwé zanfan lakréz – Maman, qui sont les enfants de la Creuse ? » Elle m’a demandé : « Mais qui t’as parlé de ça ? » Je lui ai répondu : « C’est Danyèl Waro, le poète anticolonialiste, qui l’évoque dans une chanson ». J’ai vu alors son visage se crisper ; elle m’a répondu de façon laconique que c’était un temps où l’on arrachait des enfants de leurs familles pour repeupler la Creuse. Elle n’a rien dit de plus et j’ai bien compris, ce jour-là, que je touchais à une histoire sensible. Ce n’est que quelques années plus tard que j’ai poussé ma curiosité à propos de cette histoire – j’ai alors compris qu’il s’agissait en vérité d’un scandale d’État. (L’orateur se tourne vers les tribunes du public.) On appelle communément cette histoire celle des « enfants de la Creuse » mais, pour ma part, je refuserai toujours de vous appeler ainsi. Il est hors de question qu’on vous définisse par ce qu’on vous a fait subir. Vous êtes des enfants de La Réunion, pas des enfants de la Creuse ! (Applaudissements sur les bancs des groupes GDR, LFI-NFP et EcoS ainsi que sur plusieurs bancs du groupe SOC.) Vous êtes des enfants de la Fournaise, pas des enfants de la Creuse ! Vous êtes un peu de mes oncles, vous êtes un peu de mes tantes, vous êtes un peu de mon père, vous êtes un peu de ma mère – car, au vu de leur année de naissance, mes parents auraient bien pu faire partie de ce terrible voyage.Vous êtes des enfants dont la vie a basculé en voyant arriver cette petite voiture rouge dont sortait Jacqueline Payet, qui n’était autre que la femme du directeur de la Ddass de l’époque. Vous êtes les victimes d’une politique orchestrée par Debré, qui avait peur parce que la natalité augmentait à La Réunion. Il savait que la politique qu’il y menait n’était pas destinée à sortir l’île de sa précarité grandissante. Il savait qu’une natalité en hausse, avec un taux de mortalité qui chutait, serait une menace politique. Alors, il a décidé de vous arracher à vos familles, avec la complicité de la Ddass et de l’aide sociale à l’enfance.Depuis, votre histoire, notre histoire, est sortie du silence grâce à des personnalités politiques et à des associations qui ont lutté à vos côtés – je pense à Rasine Kaf, qui a mené des actions avec vous, à William Kaly, qui a consacré un reportage à votre sujet. Enfin, la bataille que mène ma collègue Karine Lebon est plus qu’importante parce que, une fois que les coupables sont connus, une fois que la lumière est faite, qu’en est-il de la réparation ?Oui, il faut réparer, pour reprendre la main sur l’histoire. Réparer n’efface pas l’injustice, mais cela empêche qu’elle devienne l’héritage éternel. Réparer, ce n’est pas faire un cadeau aux victimes, c’est assumer une dette envers l’humanité. Réparer, c’est rompre avec le silence, et l’on sait que le bourreau tue toujours deux fois : la première fois physiquement, la deuxième fois par le silence et l’oubli. (Applaudissements sur plusieurs bancs des groupes GDR et LFI-NFP. – M. Sébastien Peytavie applaudit également.)Alors, réparons pour ne pas oublier, réparons pour rendre justice, parce qu’il ne peut y avoir d’humanité solide bâtie sur des injustices non réparées. Tel est le sens de notre engagement, tel est le sens du texte défendu par ma collègue Karine Lebon. Rendons justice à ces Réunionnais dont Michel Debré, homme d’État, a volé l’enfance ! (Les députés du groupe LFI-NFP se lèvent et applaudissent. – Applaudissements sur les bancs des groupes GDR et EcoS ainsi que sur plusieurs bancs des groupes EPR et SOC.)
De leur pays !
L’objet de ce sous-amendement est de renvoyer au pouvoir réglementaire le soin de fixer le délai pour présenter les demandes d’indemnisation, en précisant qu’il ne pourra être inférieur à trois ans.
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).