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Discours du 8 octobre 2024

Guillaume Bigot · Session ordinaire 2024-2025 · séance n°3

Il aura fallu une poignée de minutes au Président de la République pour dissoudre l’Assemblée nationale au soir des élections européennes. Il lui a fallu soixante-seize jours pour nommer un gouvernement. Si nous adoptons la motion de censure déposée par le Nouveau Front populaire, l’aventure s’arrêtera net pour les trente-neuf ministres fraîchement nommés et ce sera le retour à la case départ. Le groupe RN votera-t-il cette motion de censure ? Je répondrai sans ambage ni suspense à cette question en vous expliquant pourquoi notre groupe brûle de la voter,…

…pourquoi il n’éprouvera aucun scrupule à le faire demain et pourquoi il ne la votera pas aujourd’hui – pas avec le Nouveau Front populaire.Pas avec le Nouveau Front populaire : ce premier argument est le plus faible car il semble illustrer le sectarisme que nous dénonçons,…

…ce sectarisme qui vous est coutumier et qui consiste à refuser de voter un texte quand il émane de tel ou tel groupe. Notre conception de l’intérêt général nous interdit cette pratique.

Si le Nouveau Front populaire propose un texte qui sert la France et les Français, nous mêlerons sans réticence nos voix aux siennes, comme nous l’avons déjà fait lors de la précédente législature.Cependant, nous ne pouvons accueillir cette motion de censure sans un mélange de scepticisme et d’ironie, précisément parce qu’elle émane du Nouveau Front populaire. Hier, ce dernier se désistait en faveur du macronisme ; aujourd’hui, il veut que nous censurions un gouvernement teinté de macronisme. Accordez-moi que cela ne manque pas de sel de voir les députés du NFP se dresser contre un gouvernement qui compte tant de macronistes alors que tant de députés du NFP n’ont gagné ou conservé leur siège que grâce ou à cause du désistement des macronistes ! (« Eh oui ! » et applaudissements sur les bancs des groupes RN et UDR.) Bref, ce gouvernement est un peu le vôtre (Rires sur plusieurs bancs du groupe RN. – Exclamations sur plusieurs bancs du groupe LFI-NFP)…

…et vous entendez le censurer préventivement, sur le seul fondement d’une déclaration de politique générale.

Une déclaration qui ne contenait rien de bien extraordinaire, je vous l’accorde ; rien de bien convaincant, je vous le concède ; mais rien de bien choquant non plus. Vous voulez censurer des paroles ; nous, nous ne censurons que des actes. (Applaudissements sur les bancs des groupes RN et UDR.)

Quant à vous, chers collègues macronistes, ces élus du Nouveau Front populaire que vous avez soutenus dans l’entre-deux-tours vous soutiennent à présent comme la corde soutient le pendu. Hier, on nous méprisait pour empêcher la force politique parvenue en tête du premier tour de gouverner. Aujourd’hui, on nous courtise pour faire tomber le gouvernement fruit de vos alliances. J’imagine qu’ainsi va la vie politique. Pourtant, vous aviez, les uns et les autres, l’air bien satisfaits en juillet dernier, lorsque prolongeant votre barrage antipopulaire…

…vous vous êtes entendus pour vous répartir les postes électifs au sein de l’Assemblée, au mépris de toutes nos traditions parlementaires ! (« Bravo ! » et vifs applaudissements sur les bancs des groupes RN et UDR.) Vous vous êtes désistés les uns en faveur des autres. Or aujourd’hui vous ne voulez pas gouverner les uns avec les autres et vous voulez même vous censurer les uns les autres, quelle supercherie ! (Mêmes mouvements.)À dire vrai, la censure pourrait effectivement nous démanger.

Ce qui nous donne très envie de censurer ce gouvernement, c’est aussi la crainte qu’il soit celui du pareil au même, celui de l’alternance cosmétique ou du gros remaniement alors que nos compatriotes aspiraient légitimement à une véritable alternance. Mais à qui la faute si aucune majorité n’a émergé au sein de l’hémicycle ? La faute à votre barrage prétendument républicain qui, au moyen de désistements stériles, a empêché une majorité franche et massive de 11 millions de Français de voir leur préférence électorale gouverner – voilà la vérité ! (« Bravo ! » et vifs applaudissements sur les bancs des groupes RN et UDR.)

Ce n’est qu’en renouant avec les pires pratiques de la IVe République que vous avez pu remporter ce que vous présentez depuis comme une victoire éclatante et comme une majorité NFP écrasante, alors qu’elle n’est en réalité que la plus forte minorité en nombre de députés coalisés. Pourtant, vous avez fait comme si vous aviez gagné ; comme si Mme Castets pouvait disposer d’une majorité.

On ne sait pas où est Mme Castets.

Vous avez fait comme si nous n’existions pas et vous êtes tombés dans le piège tendu par La France insoumise consistant à hystériser, à bordéliser, à tendre jusqu’à la rompre la corde de la concorde nationale. Votre Nouveau Front populaire pourrait répéter avec Méphistophélès : « je suis l’esprit qui toujours nie », je suis pour tout ce qui est contre et contre tout ce qui est pour. Attention, toutefois, aux pulsions destructrices qui animent certains de vos alliés car le blocage pour le blocage ne débouchera que sur le chaos ! Vous avez fait « comme si », et ce faisant vous avez fait perdre du temps à la France et aux Français.En nous tournant à présent vers nos collègues des groupes macroniste et Droite républicaine, nous serions également tentés de censurer le Gouvernement.

Mais ils écoutent et ils nous regardent ! Vous avez fait mine, les uns et les autres, de ne pas comprendre que les Français avaient désavoué par trois fois le Président de la République en exercice, et vous espérez d’une façon ou d’une autre prolonger sa politique. (Mme Clémence Guetté s’exclame.) Nous ne sommes pas dupes. Nous sommes évidemment choqués que le Premier ministre soit issu des rangs de l’un des groupes les moins représentatifs de l’Assemblée nationale.

Nous ne sommes pas dupes. Le barniérisme sera la poursuite du macronisme par d’autres moyens.

D’ailleurs, qu’est-ce que le macronisme ? (Sourires.) Le macronisme est le fils naturel de LR et du PS, né des fiançailles de Maastricht, scellées aux noces de Lisbonne ! (Applaudissements sur les bancs du groupe RN et sur quelques bancs du groupe UDR.) Le macronisme, c’est aussi le fameux règne du « en même temps » : en même temps toujours plus de concurrence et toujours plus de règles et de taxes ; en même temps toujours plus de dépenses sociales et toujours plus de baisse du pouvoir d’achat ; en même temps toujours plus d’immigration et toujours moins d’assimilation ; en même temps toujours plus de violences gratuites et toujours plus de laxisme. Cette logique délétère est celle qui prévaut, hélas, depuis des décennies.

LR et le PS faisaient donc déjà du macronisme sans le savoir (Sourires sur plusieurs bancs du groupe RN), Emmanuel Macron n’a fait que verbaliser cette pratique. Or s’il y a un parti, une force politique qui peut honnêtement décliner toute responsabilité dans ce bilan, c’est bien le Rassemblement national. (Applaudissements sur les bancs du groupe RN et sur quelques bancs du groupe UDR.) Alors ne venez pas nous accuser de cautionner un système que nous n’avons jamais cessé de combattre ! Ne venez pas nous accuser de prolonger le mandat d’un président que vous avez contribué à faire élire et réélire ! (Vifs applaudissements sur les bancs du groupe RN, dont plusieurs députés se lèvent. – M. Laurent Jacobelli pointe du doigt la partie opposée de l’hémicycle. – Protestations sur plusieurs bancs du groupe LFI-NFP.) Inversement, en refusant de soutenir ce gouvernement, vous refusez de prendre votre part d’un bilan globalement catastrophique et qui est largement le vôtre. Vous ne voulez pas gouverner ensemble mais vous êtes tous – j’inclus La France insoumise et les Verts – coresponsables de la situation gravissime dans laquelle se trouve notre pays. (Mmes Clémence Guetté et Marie Pochon s’exclament.)

Nous ne sommes dupes de rien. Faut-il pour autant censurer le Gouvernement ? La censure est un acte grave. On ne censure pas pour censurer. On ne s’oppose pas pour s’opposer, à moins de verser dans l’immaturité politique.

On doit d’abord juger de l’opportunité d’une décision aussi sérieuse à l’aune de ses motifs. Pour notre part, nous ne censurerons ce gouvernement qu’a posteriori, si ses actes portent atteinte aux intérêts de la France et des Français. Vous, vous voulez le censurer a priori.Votre censure est une censure à la tête du client, une censure de confort. (M. Jean-François Coulomme s’exclame.) Les socialistes furent nombreux à franchir le Rubicon du macronisme et, soyez honnêtes, certains d’entre vous étaient prêts, cette fois encore, à gouverner sous l’égide du Président de la République. Si l’un des vôtres avait été nommé à Matignon, votre fameux Front populaire – qui est en réalité un barrage antipopulaire – n’aurait pas fait long feu. Votre censure est donc largement destinée à exprimer votre dépit. Vous voulez faire tomber le Gouvernement mais vous n’avez pas de majorité de remplacement. J’en déduis que votre censure boudeuse est aussi une censure capricieuse. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe RN.)On ne juge une censure qu’à l’aune de ses effets. En politique, ce ne sont pas seulement les intentions qui comptent, mais aussi les résultats ; ce ne sont pas seulement les actes, mais aussi leur contexte et leurs conséquences. Or le contexte est inédit et délicat. Les Français ont voté par trois fois. Ils ont voté en masse, sans obtenir le changement espéré.?La seule issue démocratique à ce blocage serait de rendre la parole au peuple, mais – vous le savez – ce n’est pas constitutionnellement possible, à moins que le Président ne démissionne. Nous n’avons pas, à cette heure, le pouvoir de changer cette majorité. Il n’y aura pas de dissolution avant un an.

Gardez vos nerfs !

Ne ressentez-vous donc pas la lassitude du pays ?Continuer de censurer pour censurer ne serait pas rendre le pouvoir au peuple, ni respecter sa volonté, puisque personne n’a de majorité dans cette assemblée. Continuer à vouloir censurer sans disposer de solution de remplacement, c’est faire la preuve que vous êtes prêts à abîmer les institutions et à mettre le pays en danger par calcul partisan : nous ne sommes à cet égard que trop heureux de ne pas vous ressembler. Nous ne sommes pas là pour adopter des postures avantageuses. Nous ne sommes pas là pour sauver des postes. Nous ne sommes pas là pour flatter un électorat. Nous ne sommes pas dans le principe de plaisir, mais dans la dure réalité.

Ce qui nous donne envie de censurer ce gouvernement est aussi ce qui, en vérité, nous retient de le faire. Parce que nous refusons le vide, parce que nous refusons la paralysie.

Parce que nous refusons le blocage et que nous voulons, encore et toujours, défendre la République.Nous n’avons rien de commun avec ce parti unique, mais nous ne voulons pas d’une crise de régime.

Soixante-seize jours sans gouvernement : ce flottement n’a que trop duré. La dure réalité, c’est aussi l’aggravation des difficultés quotidiennes dans lesquelles se débattent nos compatriotes ; c’est également un ciel qui s’assombrit de menaces. La France est restée trop longtemps avec un gouvernement démissionnaire, ce qui a fragilisé la position de notre pays sur les marchés financiers, comme cela a fragilisé nos entreprises qui ne savaient plus sur quel pied danser ; cela a bloqué nos collectivités territoriales qui, pour certaines d’entre elles, ont dû bouleverser leur calendrier budgétaire. (M. Antoine Léaument s’exclame.)Nous sommes le deuxième mardi d’octobre, et nous n’avons toujours pas de budget ! Les Français ont trop attendu.

Quand il y a péril dans les finances publiques, quand, dans la deuxième ville de France, on peut recruter des tueurs à gage âgés de 14 ans, quand le Moyen-Orient s’embrase, avec d’incalculables risques d’escalade avec l’Iran, entraînant de catastrophiques retombées énergétiques et géopolitiques – sans compter les risques d’importation du conflit dans notre pays –, croyez-vous vraiment que la France puisse se payer le luxe de ne pas avoir de gouvernement ?

Votre gouvernement, monsieur le Premier ministre, ne nous convient évidemment pas. Mais l’absence prolongée de gouvernement serait pire que tout. Celui-là a été très long et compliqué à former. Les Français veulent maintenant un gouvernement qui gouverne.

La semaine dernière, monsieur le Premier ministre, vous avez eu parfaitement raison d’expliquer à notre collègue Gabriel Attal que vous étiez preneur de conseils pour réduire le déficit béant qu’il vous avait légué. Mais vous auriez gagné six mois si vous aviez écouté les avertissements des dirigeants du Rassemblement national qui, sur ce sujet comme sur tant d’autres, ont fait preuve d’une incontestable prescience. (Applaudissements sur les bancs du groupe RN.) En avril dernier, Marine Le Pen dénonçait les fausses prévisions de Bercy destinées à passer le gué électoral en rassurant les Français. Et quand Jordan Bardella, pendant les élections législatives, a exigé un audit des comptes publics, tout le monde s’est gaussé.Notre groupe, en juin dernier, a même déposé une motion de censure pour dénoncer l’absence de projet de loi de finances rectificative. (« Ah ! » sur les bancs du groupe RN.) Où étiez-vous alors, chers collègues du NFP ? Où étiez-vous alors, chers collègues de LR ?Sur ce sujet, comme sur tant d’autres, le RN n’avait pas seulement raison avant les autres : il avait raison contre les autres. Et c’est là, sans doute, pourquoi on nous isole : parce que nous sommes la seule alternative crédible au système, la seule qui soit populaire, la seule qui soit raisonnable et la seule qui soit robuste. (Applaudissements sur les bancs du groupe RN et sur plusieurs bancs du groupe UDR. – Exclamations sur les bancs du groupe LFI-NFP.)Mais tout vient à point à qui sait attendre. On ne censure pas quand ce n’est pas le moment. Faire une bonne chose au mauvais moment revient à en faire une mauvaise ; avoir raison à contretemps, c’est avoir tort. Nous ne censurons pas car, à ce stade, c’est inutile – et parce qu’un seul tweet de Marine Le Pen suffit à faire s’infléchir la position du Premier ministre sur la désindexation des retraites ! (Sourires et applaudissements sur les bancs du groupe RN.) Et il aura suffi d’un simple rappel à l’ordre pour que le chef du Gouvernement fasse comprendre – merci d’être intervenu, monsieur le Premier ministre – à son ministre de l’économie que sa porte devait rester ouverte à tous. Nos déclarations pèsent plus sur le Gouvernement, et permettent de mieux défendre les Français, que vos effets de manche et l’épouvantail de votre censure.

La censure, à ce stade, serait donc prématurée.

La censure est inutile, puérile et excessive. Nous préférons pour l’instant exercer une pression sur ce gouvernement, au nom d’une logique du moindre mal.Nous préférons, pour l’instant, un gouvernement de moindre mal. M. Cazeneuve était un moindre mal par rapport à Mme Castets ; M. Barnier est un moindre mal par rapport à M. Cazeneuve. Surtout, le gouvernement Barnier est un moindre mal par rapport à pas de gouvernement du tout.

Cela dit, nous attendons le budget de pied ferme. Vous voulez censurer a priori, au risque du chaos et de l’ingouvernabilité. Pour notre part, nous nous ferons un devoir de censurer a posteriori et si besoin.

C’est là toute la différence entre un futur parti de gouvernement et un ex-parti de gouvernement – ou avec des partis qui ne seront jamais des partis de gouvernement. (Applaudissements sur les bancs du groupe RN.) Et si le Gouvernement arrête des mesures qui aggravent la situation de la France dans le domaine du pouvoir d’achat, de la sécurité ou de l’immigration, nous n’aurons aucun état d’âme à censurer. Le RN censurera de manière réfléchie et si c’est nécessaire ; mais, soyez en certains, il censurera sans coup férir. Nul ne connaît ni le jour ni l’heure ; mais si ce jour arrive, si cette heure sonne, comptez sur nous, chers collègues du Nouveau Front populaire pour vous rappeler votre irrésistible envie de censurer. (Les députés des groupes RN et UDR se lèvent et applaudissent vivement.)

Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).