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Discours du 25 mars 2026

Jean-Louis Thiériot · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°179

Brutalement confrontée à une guerre qui n’est pas la sienne, la France a aujourd’hui un visage qui surplombe ce débat. C’est celui du major Frion, magnifique sous-officier des troupes de montagne, médaillé militaire, trois fois cité à l’ordre de l’armée, mort pour la France en Irak. Cette vie donnée dit la gravité de la situation. Elle nous impose de penser à la famille du major Frion, à ses enfants, à ses frères d’armes et aux blessés frappés en même temps que lui. Elle nous impose aussi d’être à la hauteur, dans le respect et la retenue. (Applaudissements sur les bancs des groupes DR et EPR ainsi que sur plusieurs bancs du groupe Dem.)Nous devons dresser des constats, traiter des urgences, promouvoir une vision. Les constats sont factuellement établis. Notre pays fait face dans le Golfe à une guerre qu’il n’a pas choisie, sur laquelle il n’a pas été consulté. Cette guerre a été lancée sans fondement juridique, à moins de développer la théorie un peu fumeuse selon laquelle l’article 51 de la Charte des Nations unies autoriserait des frappes préemptives.Nous savons tous ici depuis Jean Giraudoux que « le droit est la plus puissante des écoles de l’imagination. Jamais poète n’a interprété la nature aussi librement qu’un juriste la réalité. »

Mais hélas, la réalité est là. Dans notre temps marqué par le recours désinhibé à la force, le fait prime le droit.Cela posé, en dépit du fait que nous aurions tous préféré la voie diplomatique et que nous espérons tous la désescalade, nous n’allons pas pleurer les frappes contre le régime des mollahs.

Nous n’oublions pas la guerre déclarée depuis 1979 à l’Occident et à Israël, avec la complicité d’une partie de la gauche française, Michel Foucault en tête, qui multipliait les déclarations énamourées à l’ayatollah Khomeiny. Nous n’oublions pas nos morts du Drakkar, tombés sous les coups du Hezbollah au Liban, en 1983. Nous n’oublions pas nos morts de l’attentat de la rue de Rennes, en 1986. Nous n’oublions pas les 30 000 morts de la répression de janvier, les femmes exécutées pour avoir refusé de porter le voile, pour avoir simplement voulu rester libres.Le droit international ne peut être le bouclier des tyrans. Nul ne peut souhaiter en tant que tel un échec des États-Unis, qui laisserait l’Iran affaibli, encore plus radicalisé, comme l’a été la République de Salò après la déposition de Mussolini. Mais pour pouvoir parler d’échec, il faut savoir ce que sont les buts de guerre. Bien malin ici qui pourra discerner ce que veulent les États-Unis ! S’agit-il de désarmer l’Iran, de provoquer un changement de régime ? On n’a jamais vu des opérations aériennes y suffire. Et l’on sait que si l’on entre dans une guerre quand on veut, on en sort quand on peut.Ce que nous voyons en revanche avec clarté, c’est la stratégie de l’Iran. Il s’efforce de faire durer le conflit, en profitant des bénéfices de l’asymétrie, et de l’étendre à toute la région. Il frappe des pays auxquels nous sommes liés par des accords de défense. Il prend le monde en otage en bloquant le détroit d’Ormuz pour provoquer une crise pétrolière. Il s’attaque à l’Europe en envoyant des drones vers Chypre. Il attaque Diego Garcia avec des missiles balistiques de longue portée qu’il niait détenir, prouvant par là que notre continent est à la merci de ses frappes. Enfin, par le truchement du Hezbollah, il jette le Liban dans la guerre.À ce jour – notre groupe tient à le dire publiquement –, la réaction de notre pays a été irréprochable. Nous avons réussi, malgré quelques couacs inévitables, à évacuer ceux de nos ressortissants qui le souhaitaient. Nous respectons nos accords de défense grâce à l’engagement de notre armée de l’air. Nous avons réussi, seuls en Europe, à déployer notre flotte en un temps record pour faire face à toute éventualité – merci à nos marins ! Nous travaillons à créer une coalition des volontaires indépendante des opérations en cours pour assurer la liberté dans le détroit d’Ormuz quand l’intensité du conflit aura diminué. Nous multiplions enfin les initiatives au service de la désescalade pour éviter qu’une crise régionale ne se transforme en une crise systémique qui, en cas de destruction des infrastructures pétrolières, pourrait plonger le monde dans un tragique hiver économique. Fiable, mesurée, active, la France a été à la hauteur de sa vocation singulière.La situation nous impose de traiter trois urgences. La première est la crise des munitions, en particulier des missiles sol-air, mais pas seulement. Vous en avez parlé, monsieur le premier ministre : nos stocks sont bas, très bas. Nous le savons depuis des années. L’actualisation de la LPM aura vocation à y répondre. Notre groupe souhaite savoir quel plan nous appliquerons pour produire plus vite, pour que les industriels accélèrent les cadences, pour lever les goulets d’étranglement. Vous avez largement répondu à ce souhait et je suis particulièrement heureux de voir qu’avec France Munitions, vous évoquez enfin, monsieur le premier ministre, le financement privé que j’avais recommandé dans le rapport dont votre prédécesseur m’avait confié l’élaboration. (M. le premier ministre et Mme la ministre des armées et des anciens combattants sourient et opinent du chef.) Heureux de servir ! C’est comme cela qu’unis, nous faisons avancer notre pays.De plus, si cette guerre prouve l’excellence de la stratégie occidentale face aux menaces balistiques les plus difficiles à intercepter, nous accusons comme d’autres pays, notamment les États-Unis, un retard évident dans la lutte antidrones. Face à des drones Shahed à 30 000 euros, tirer des missiles à 500 000 euros n’est pas soutenable. Des entreprises innovantes proposent des solutions en France,…

…l’Ukraine a développé des drones antidrones et l’artillerie solaire, moins chère, donne des résultats. Agissons !L’avenir du Liban constitue une autre préoccupation majeure. Le Hezbollah a choisi de trahir son pays et de le précipiter dans la guerre. Déjà victime de l’abominable pogrom du 7 octobre, Israël a le droit de se défendre et nul ne saurait le lui dénier. Mais l’intégrité du Liban ne saurait non plus être sacrifiée. Notre pays entretient avec le pays du cèdre des liens particuliers. Saluons le courage du gouvernement libanais, qui a officiellement exigé le désarmement du Hezbollah, conformément à la résolution 1559 du Conseil de sécurité des Nations unies. Allons plus loin : soyons aux côtés de l’armée libanaise, seule en mesure de le faire. On sait les difficultés qu’elle rencontre et nous sommes déjà à ses côtés. Notre groupe souhaite que nous ne nous interdisions rien pour mener à bien, avec les Libanais, cette tâche de restauration nationale d’un peuple martyr.Enfin – c’est le défi le plus important –, pendant que nous discutons ici, une autre guerre se poursuit, qui menace la sécurité de l’Europe. Un millier de drones se sont abattus la nuit dernière sur l’Ukraine. Tout indique que Moscou prépare son offensive de printemps. C’est la Russie qui profite des événements du Golfe. La hausse des cours du pétrole remplit ses caisses. Plus grave : la consommation effrénée de munitions par les États-Unis constitue une menace. Les livraisons promises à l’Ukraine ne pourront être honorées dans les temps.

Pire : en cas de difficultés à l’Est ou en Extrême-Orient, Washington risque de ne pouvoir soutenir un combat sur deux ou trois fronts – faute de stocks, tout simplement. Nous, Européens, pouvons être seuls.Cette situation est d’autant plus préoccupante qu’une guerre informationnelle commence en Estonie, avec la revendication par des proxys russes de créer une république populaire de Narva autour des minorités russophones de cette ville frontière.

Ce n’est encore qu’un bruit de fond, mais c’est ainsi que tout avait commencé dans le Donbass en 2014. Un drone s’est abattu aujourd’hui sur une centrale électrique.Alors qu’allons-nous faire pour soutenir l’Ukraine quand le veto hongrois paralyse le plan d’aide européen à Kiev ? Je rappelle que ce qui se joue n’est pas seulement le destin de l’Ukraine mais la sécurité de l’Europe. Une Ukraine forte est la plus solide garantie de dissuader Moscou de s’engager dans une aventure contre nos alliés du flanc est. C’est un devoir de sécurité nationale.Si la droite républicaine est, par conviction, réservée quant à la fédéralisation de la dette, il est des urgences géopolitiques qui balayent tout, emportent tout. L’Ukraine a besoin de ces 90 milliards d’euros, gagés sur les actifs gelés.À l’heure où le monde vit un instant de vérité, je commettrais une faute si je ne partageais à cette tribune mon inquiétude de voir un parti de cet hémicycle s’afficher complaisamment à Budapest avec Viktor Orbán, dont on apprend qu’il communique en temps réel au Kremlin les discussions confidentielles de l’Union européenne. (Applaudissements sur les bancs des groupes DR, EPR et Dem. – M. Philippe Brun applaudit également.) Être patriote, ce n’est pas seulement se draper de tricolore ; c’est voir quels sont les vrais intérêts du pays.

Ces urgences nous imposent une vision de long terme. Nous devons d’abord renforcer l’autonomie stratégique de l’Europe au sein du pilier européen de l’Otan. Le chef d’état-major des armées rappelait avant-hier à la conférence de Paris combien l’imprévisibilité de notre allié américain avait des conséquences sur notre sécurité. Nous avons progressé. La coalition des volontaires, destinée à apporter des garanties de sécurité à l’Ukraine en cas de cessez-le-feu, a prouvé que la France et la Grande-Bretagne étaient capables d’organiser, avec nos alliés, une opération majeure, en Européens et dans le respect du principe de la seule responsabilité des nations dans la défense nationale, principe inscrit dans les traités et voulu de toute évidence par les peuples de nos vieux pays. Cette preuve par les actes doit nous inciter à l’optimisme et à l’action. Comme l’a montré de manière lumineuse un rapport de l’Institut français des relations internationales (Ifri) publié en octobre 2025, l’Europe peut faire, l’Europe sait faire.Maintenant, elle doit faire, et vite en se dotant des strategic enablers qui lui manquent, et en suivant un seul mot d’ordre : « Avec les Américains autant qu’il est possible, sans les Américains autant qu’il sera nécessaire. » Cela signifiera nécessairement une réflexion sur le format de nos armées. À cet égard, l’actualisation de la loi de programmation militaire, que nous soutiendrons évidemment, nécessitera une loi de cohérence, pas une loi de format car celle-ci ne pourra venir qu’après la campagne présidentielle qui, je l’espère, fera des enjeux stratégiques un axe majeur. L’importance de l’épaulement conventionnel de notre dissuasion a été rappelée à l’île Longue : chacune de nos armées devra y jouer un rôle.Enfin, comme il n’est de bonne stratégie que globale, le groupe Droite républicaine appelle à une réflexion sur l’avenir du droit international. Cependant, ne nous leurrons pas ! L’ordre international n’existe pas, nous sommes dans un monde sans juge ni gendarme. Le droit international nécessaire n’est possible qu’en vertu d’un consensus partagé, ou du moins d’un équilibre des puissances, et cela fonctionnait peu ou prou dans le monde bipolaire de la guerre froide ou du temps de l’hyperpuissance américaine, mais ne vaut plus dans un monde multipolaire caractérisé par une grande puissance émergente, la Chine, et des puissances révisionnistes telles que la Russie. N’en faisons pas pour autant le deuil. Certes, « la justice sans la force est impuissante ; la force sans justice est tyrannique », écrivait Pascal dans Les Provinciales, mais à nous de faire en sorte que la justice soit forte car l’arbitraire est la semence du chaos. C’est le combat d’une génération. C’est le vôtre. C’est le nôtre. C’est le seul qui soit digne de la France. (Applaudissements sur les bancs des groupes DR, EPR et Dem.)

Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).