Discours du 3 février 2026
Jean-Noël Barrot · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°138
Vous l’avez dit, nous avons accueilli ce matin avec un grand soulagement la nouvelle que notre compatriote Tom Félix avait été relaxé après deux ans et demi de détention en Malaisie. (Applaudissements sur les bancs des groupes EPR et Dem.) Nous avons une pensée pour sa famille, que vous avez reçue et que j’ai rencontrée à deux reprises l’année dernière. Elle a été très courageuse dans cette épreuve et pourra très prochainement le retrouver. Cette bonne nouvelle s’ajoute à celle de la libération de trois de nos compatriotes détenus arbitrairement depuis le début de l’année 2026 et à la sortie de prison de dix de nos compatriotes dans le courant de l’année 2025. Ces libérations ne sont évidemment pas le fruit du hasard et résultent de la mobilisation sans relâche des agents du ministère de l’Europe et des affaires étrangères, à Paris comme dans les postes diplomatiques, dont je veux une nouvelle fois, devant vous, saluer le courage et le professionnalisme.Ces bonnes nouvelles n’entament en rien notre mobilisation pour obtenir la libération définitive de Christophe Gleizes, détenu depuis plus de deux ans en Algérie pour des raisons totalement injustifiées. Mme la présidente l’a rappelé tout à l’heure, et je la remercie pour l’hommage qu’elle lui a rendu, notre compatriote a passé son trente-septième anniversaire en prison. Il a pu recevoir la visite de ses parents, dont je veux saluer la dignité dans cette épreuve. Je salue aussi la mobilisation de toutes celles et de tous ceux qui, dans le monde du sport et des médias, plaident la cause de Christophe Gleizes pour obtenir sa libération. Après une condamnation particulièrement sévère, à sept ans d’emprisonnement, il s’est pourvu en cassation. Nous souhaitons que ce pourvoi soit traité dans les meilleurs délais et qu’il rentre au plus vite dans notre pays. (Applaudissements sur les bancs du groupe EPR. – Mme Dominique Voynet applaudit également.)
Les vallées chargées d’histoire du Caucase du Sud furent le théâtre de tragédies fratricides où se fracassèrent des ambitions impérialistes. Pendant des décennies, les conflits marquèrent profondément la région – autant de cicatrices et de blessures à panser avec le temps et l’espoir d’un avenir meilleur.Le Caucase du Sud est une terre de fractures, mais il connaît aujourd’hui une occasion historique : celle de redevenir un espace de paix et de prospérité. Car la vocation du Caucase n’est pas la guerre : c’est d’être un trait d’union entre l’Europe et l’Asie, un lien entre le Nord et le Sud, un espace d’échanges, de circulation, de coopération entre les peuples.Cette espérance s’inscrit dans un contexte international brutalisé, auquel ni la France ni l’Europe ne peuvent se résoudre. Le président de la République l’a rappelé sans ambiguïté il y a quelques jours, nous refusons la loi du plus fort. Nous refusons un monde où des régions entières seraient vassalisées, réduites au silence, enfermées dans une nouvelle logique de blocs. Nous défendons au contraire un multilatéralisme efficace, fondé sur le respect du droit international et sur des résultats concrets, obtenus par la coopération.La proposition de résolution déposée par le président Laurent Wauquiez et cosignée par les membres du groupe d’amitié France-Arménie issus de nombreux groupes politiques intervient à un moment charnière pour le Caucase du Sud. En août 2025, des accords importants ont été conclus entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, sous l’égide des États-Unis et avec le soutien de l’Europe.Les progrès accomplis ces derniers mois sont réels. Ils ont permis d’éloigner la menace immédiate de la guerre ; les armes se sont tues, la délimitation de la frontière progresse et, pour la première fois depuis près de quarante ans, les échanges commerciaux reprennent. J’ai pu le constater moi-même en mai dernier, lors de mon déplacement à Erevan : l’espoir émerge enfin qu’une nouvelle page puisse s’ouvrir pour la région.Ces avancées sont précieuses, mais, comme les uns et les autres l’ont dit, demeurent fragiles et doivent être consolidées. La question des prisonniers arméniens détenus en Azerbaïdjan est indissociable de la normalisation des relations entre les deux États.Le 14 janvier, quatre prisonniers arméniens ont été remis à l’Arménie. Nous avons immédiatement salué ce geste positif et appelé à la libération de toutes les personnes encore détenues arbitrairement.Le processus de normalisation doit permettre de régler cette situation et la France continuera de porter une attention particulière au sort de ces prisonniers et au traitement qui leur est réservé, car il ne peut y avoir de paix durable sans justice.Entre la France et l’Arménie existe une amitié singulière, enracinée dans le combat au service de la liberté. Nos peuples ont une mémoire en partage.Celle de l’amiral Dartige du Fournet, qui, en 1915, au large du Musa Ler, fit le choix de l’honneur. Alerté par la détresse des villageois arméniens encerclés dans les montagnes et promis à l’extermination, il engagea les bâtiments de la marine française et, de sa propre initiative, sans attendre l’ordre de son état-major, ordonna leur évacuation.En moins de dix jours, les marins français réussirent à embarquer plus de 4 000 Arméniens à bord de cinq croiseurs.
Femmes, enfants, vieillards et combattants furent acheminés vers Port-Saïd en Égypte, sauvés d’une mort certaine.Le geste de l’amiral Dartige du Fournet nous oblige. Il demeure l’un des plus lumineux de l’histoire française au Levant : un moment où la France fut fidèle à ses valeurs lorsque l’histoire l’exigeait.Fidèle aussi à une fraternité d’armes. Celle de Missak et Mélinée Manouchian, figures majeures de la Résistance, qui reposent aujourd’hui au Panthéon. Français par le sang versé, ils furent de ceux qui, dans la nuit de l’Occupation, firent le choix de la liberté. De ceux qui prirent tous les risques. L’Affiche rouge tenta de les livrer à la vindicte et au mépris, mais elle fit d’eux des héros. (Applaudissements sur les bancs du groupe GDR.)Louis Aragon trouva les mots pour leur rendre l’hommage national qu’ils méritaient, eux « qui criaient la France en s’abattant. » Leur exemple nous rappelle ce que la liberté de la France doit au courage arménien.Aujourd’hui encore, l’engagement de la France aux côtés de l’Arménie est indéfectible et le restera. Nous soutiendrons le peuple arménien dans sa souveraineté, sa résilience et son indépendance.Cette solidarité est concrète. Solidarité humanitaire d’abord : la France est le pays qui a apporté l’aide humanitaire la plus importante aux réfugiés du Haut-Karabagh.Solidarité en matière de défense ensuite : nous avons considérablement développé notre coopération bilatérale, avec la fourniture d’équipements et la formation de soldats pour que les Arméniens puissent assurer leur propre sécurité, quand d’autres les ont abandonnés.Solidarité dans l’espace informationnel : à l’approche des élections législatives, nous nous tenons aux côtés des Arméniens face aux ingérences russes, face à ceux qui prétendent être les amis du peuple arménien mais qui, par cynisme, cherchent à saper la démocratie arménienne.Enfin, solidarité en matière de développement : nous avons renforcé la présence de nos entreprises et celle de l’Agence française de développement, au service de la croissance et du développement durable du pays.Cette solidarité s’exprime à tous les niveaux. Au niveau local, et je veux saluer la contribution de nos collectivités, qui jouent un rôle essentiel dans l’action diplomatique de la France : municipalités, départements, régions entretiennent des liens étroits avec les collectivités arméniennes.Au niveau européen aussi, où nous mobilisons tous les instruments de l’Union européenne en faveur du soutien à l’Arménie indépendante, souveraine et démocratique. Ce soutien s’exprimera pleinement lors du huitième sommet de la Communauté politique européenne, qui se tiendra à Erevan les 4 et 5 mai, en même temps que le premier sommet entre l’Union européenne et l’Arménie.Nous ouvrirons aussi cette année un nouveau chapitre dans l’histoire de nos relations diplomatiques, avec la signature d’un partenariat stratégique entre la France et l’Arménie.La France poursuivra son action en faveur d’une paix juste et durable dans le Caucase du Sud, dans le plein respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan. Nous voulons un Caucase du Sud ouvert, pacifié et intégré – un espace où les projets de connectivité rapprochent les peuples au lieu de les diviser, un espace pleinement connecté à l’Union européenne et non soumis aux velléités néocoloniales de la Russie.J’en viens à la proposition de résolution sur laquelle votre assemblée est appelée à délibérer. Le gouvernement approuve l’objet principal de cette résolution, qui porte sur la libération des prisonniers arméniens encore détenus en Azerbaïdjan, mais il entend rester maître des termes qu’il emploie pour caractériser la situation dans la région et être en phase avec le gouvernement arménien.C’est pourquoi, ne pouvant souscrire à tous les termes de la résolution, le gouvernement s’en remet à la sagesse de votre assemblée. (Applaudissements sur quelques bancs des groupes EPR et Dem.)
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).