Discours du 30 avril 2026
Jean-Philippe Tanguy · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°216
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Madame la ministre, je suis très heureux, à titre purement personnel, de vous retrouver dans nos murs – j’espère que personne n’entendra cette phrase, dont je ne voudrais pas qu’elle vous attire des problèmes. (Sourires.)Le Rassemblement national est profondément attaché à la formation professionnelle : nous croyons en effet qu’elle constitue l’un des rares outils publics capables d’augmenter aussi bien les capacités productives de la nation que le bien-être de nos concitoyens et la liberté pour eux de choisir leur vie.La formation professionnelle concrétise la promesse républicaine de méritocratie et d’égalité des chances. Il faut la défendre et nous la défendrons toujours – tout comme vous, je n’en doute pas, madame la ministre.Mais nous défendons aussi un principe fondamental : chaque euro d’argent public doit être dépensé d’une main tremblante. C’est une question de respect pour le contribuable, pour les travailleurs, qui cotisent, pour les entrepreneurs et les entreprises, qui accompagnent le dispositif et le financent. C’est avant tout une question de respect pour ceux qui ont besoin d’une vraie formation, parmi lesquels beaucoup n’ont, hélas, pas accès à la formation professionnelle ou n’en sont pas satisfaits, comme vous le savez, madame la ministre.Vingt ans de constats, de critiques et de rapports, qui n’ont entraîné aucun résultat, voire ont conduit à une dégradation de la situation ! Je me souviens du président Nicolas Sarkozy : entre 2007 et 2012, il n’avait pas de mots assez durs pour évoquer les 30 milliards que coûtait, à l’époque, la formation professionnelle et dont il ne voyait pas le bon emploi. Malheureusement, force est de constater que la situation reste la même. Ce qui rend ce débat à la fois nécessaire et accablant, c’est que nous, au Rassemblement national, ne sommes pas les premiers à le proposer, bien que nous soyons les premiers à déplorer l’état des choses.Cela fait vingt ans que les rapports – sans doute les avez-vous découverts sur votre bureau, madame la ministre – se succèdent. Tous soulignent – consensus assez rare dans notre pays – que le système est mal orienté, mal financé et plus mal évalué encore. Je passe sur les scandales divers et variés qui émaillent l’actualité : les formations farfelues, voire condamnables, semblent toujours plus nombreuses – nous y reviendrons.En 2017, la Cour des comptes a rendu un rapport – accablant ; en 2024, l’Inspection générale des finances (IGF) a publié une revue de dépenses, tout aussi accablante. Les rapports parlementaires se succèdent, et tout le monde s’accorde sur le fait que, dans le fond, rien ne change vraiment : on essaie de réformer les tuyaux, on rebaptise les dispositifs, on crée de nouveaux sigles, mais les mêmes problèmes demeurent.Je me souviens de François Mitterrand affirmant dans les années 1990 – j’ai oublié la date – que contre le chômage, on avait tout essayé. Apparemment, on a tout essayé, sauf une formation professionnelle bien structurée, correctement financée et orientée vers les besoins réels de nos entreprises. Si on avait essayé – je pense sincèrement que nous ne l’avons jamais vraiment fait –, nous n’en serions pas là, d’autant que les moyens accordés à la formation professionnelle sont très importants. Une large majorité de nos concitoyens n’imaginent sans doute même pas les montants qui lui sont alloués.En 2024, si l’on tient compte des dépenses directes des entreprises et de celles des fonctions publiques pour leurs propres agents, ce sont 56,6 milliards d’euros – plus du tiers du budget de l’éducation nationale ! – qui ont été consacrés à la formation professionnelle continue et à l’apprentissage.
Ces 56,6 milliards d’euros représentent 2 points de PIB, montant considérable, presque égal au budget de la défense nationale. En cinq ans, les crédits du budget de l’État alloués aux politiques de l’emploi et de la formation professionnelle ont progressé de près de 60 %.Ajoutez à cela que l’opérateur public censé piloter ces fonds, France Compétences, porte mal son nom. Sans remettre en cause le travail de ses agents, force est de constater qu’en son sein, certains gèrent manifestement mal les fonds publics, puisque l’institution affiche un déficit cumulé de plus de 10 milliards d’euros. L’organisme a pourtant bénéficié d’une subvention exceptionnelle de l’État de 1,8 milliard en 2023. Selon nos informations – vous confirmerez ou infirmerez, madame la ministre –, la subvention aurait atteint 2,3 milliards en 2024. Son conseil d’administration a même entériné la possibilité de solliciter, en sus, jusqu’à 3 milliards d’euros d’emprunts auprès des banques pour 2024 et 2025. Les syndicats eux-mêmes – qui défendent pourtant France Compétences – ont dit ce que nous pensons tous : l’argent de la formation professionnelle ne doit pas servir à payer des intérêts bancaires, celle-ci doit évidemment s’autofinancer vu les montants très importants que j’ai rappelés.Venons-en maintenant à l’apprentissage, thème connexe de la formation professionnelle. Tout le monde est favorable à l’apprentissage.
Le principe est excellent. La France a besoin d’apprentis. Au Rassemblement national, nous avons défendu ce dispositif, comme tout le monde. Mais ce que vous avez fait de l’apprentissage depuis 2018 est une parfaite illustration du fait qu’une bonne politique, consensuelle, peut partir dans le décor quand on la subventionne sans discernement.En effet, l’apprentissage a connu une expansion spectaculaire : de 360 000 entrées en apprentissage en 2019 à 880 000 en 2024. C’est une évolution formidable, mais en apparence seulement. Si l’on regarde dans le détail, on s’aperçoit toutefois qu’en 2022, deux ans après la crise du covid, les diplômés de l’enseignement supérieur représentaient plus de 62 % des bénéficiaires, soit 522 000 des 837 000 contrats signés. Or, comme cela figure noir sur blanc dans le rapport de mars 2024 de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas), à de tels niveaux de qualification, les retombées de l’apprentissage sont moindres et ne justifient pas une participation publique.Ce dispositif a favorisé le développement d’une offre de formations privées sans que la qualité de l’enseignement dispensé ne soit garantie. La Cour des comptes l’a dit encore plus clairement : il s’agit davantage d’aides aux entreprises que d’aides à l’insertion professionnelle, qui répondrait aux besoins de notre économie.Pire, certaines remontées de terrain – je parle en connaissance de cause –, émanant parfois de véritables lanceurs d’alerte, nous informent qu’ici ou là, une partie importante de l’aide publique à l’apprentissage aurait été tout bonnement détournée par certaines écoles privées, en cheville avec quelques entreprises peu regardantes qui en ont tiré beaucoup d’argent : des CDI de plein droit sont requalifiés en contrats d’apprentissage. On peut donc se demander si votre bonne volonté initiale ne vous a pas conduits à financer depuis plusieurs années des écoles de fils à maman et de filles à papa. Vous avez financé des masters en alternance dans de grandes entreprises qui auraient de toute façon recruté ces jeunes. Et pendant ce temps, nous n’avons toujours pas assez de soudeurs, pas assez de chaudronniers, pas assez de couvreurs, bref de tous ces métiers essentiels, indispensables et valorisants, que l’on a trop longtemps méprisés.Venons-en au compte personnel de formation (CPF) : 2 milliards d’euros par an. Donner à chaque travailleur le libre choix de sa formation était au départ une bonne idée. Le résultat ? Il semble que ce marché ait été ouvert à tous les prédateurs. La fraude au CPF atteignait au moins 40 millions d’euros en 2021 selon Tracfin, et la tendance est à la hausse : nous en serions à plusieurs centaines de millions d’euros chaque année.Nous avons vu des formations fantômes, des organismes condamnés pour avoir organisé des sessions qui n’ont jamais eu lieu. La Cour des comptes l’a signalé : les fraudes et le démarchage abusif n’ont pas donné lieu à des réponses suffisamment coordonnées. Les contrôles des organismes ont été trop faibles.Il y a aussi ce que je pourrais appeler le financement institutionnalisé de l’inutile : des formations de druide, de chaman. Un reportage télévisé nous a même appris que certains allaient se former au repérage de dragons dans les énergies. Pour de tels magiciens, l’argent public pousse littéralement aux arbres, et la récolte est abondante ! Chacun est libre de ses activités personnelles et je ne juge pas les croyances, mais vous conviendrez, madame la ministre, que ce n’est pas le rôle de l’argent public de financer des druides !Je conclurai sur le thème de la fameuse décentralisation, censée répondre à tous les problèmes, garantir l’efficacité, la proximité, et permettre à chaque bassin d’emploi de trouver des apprentis et de pourvoir aux besoins de main-d’œuvre du territoire. Malheureusement, cela n’a pas fonctionné : des barons, des ducs, des grands du royaume se sont approprié le système et en ont aggravé les dérives au lieu de répondre aux besoins des entreprises.Nous nous retrouvons dans une situation complètement loufoque : nombre de grandes entreprises et de filières doivent payer deux fois, pour le système public et pour leur propre système de formation privé – les écoles des métiers, souvent bien plus efficaces. Mais convenez que payer deux fois est absolument surréaliste !Tous les députés s’en rendent compte : alors que notre pays compte 6 millions de chômeurs, voire davantage, comme Gaëtan Dussausaye l’a démontré hier, nous connaissons tous des entreprises, et même des filières industrielles ou artisanales qui peinent à recruter. Prenons un exemple parfaitement consensuel : la transition énergétique. Nous savons qu’il manque plusieurs centaines de milliers d’artisans et d’ouvriers du BTP capables de réaliser les rénovations nécessaires.
Madame la ministre, notre question est donc simple : comment justifiez-vous que tant d’argent public soit si mal utilisé et qu’en dépit des 56 milliards d’euros et des 6 millions de chômeurs, autant de filières ne trouvent pas de personnels formés à employer ?
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).