Discours du 13 avril 2026
Jean-Victor Castor · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°201
« Un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir. » Souvenons-nous-en après Aimé Césaire.Madame la ministre, je tiens d’abord à vous remercier pour les annonces que vous venez de faire. Le soutien à la proposition de loi d’espèce de la sénatrice Catherine Morin-Desailly, la décision par le premier ministre d’engager à son égard la procédure accélérée ainsi que l’inscription prochaine de son examen à l’ordre du jour du Sénat, au cours de la présente session ordinaire, constituent des avancées majeures.Après cent trente-trois ans d’attente, c’est un signal que les élus de Guyane accueillent positivement. Et je veux le dire ici avec gravité : pour la Guyane, ce n’est pas un sujet technique mais un sujet intime, une question de dignité. Car derrière les annonces, il y a une histoire que nous endurons encore aujourd’hui.À la fin du XIXe siècle, des femmes, des hommes, des enfants kali’na et arawak ont été arrachés à leur terre, emmenés en France et exhibés dans des zoos humains, notamment à Paris, au Jardin d’acclimatation, et dans les grandes expositions coloniales ; exposés comme des curiosités, ils ont été déshumanisés et beaucoup sont morts du froid, de la maladie, de la maltraitance, loin des leurs ; puis leurs corps ont été enterrés… déterrés ensuite, pour alimenter les collections anthropologiques, notamment celles du musée de l’Homme. Voilà la réalité.Ce ne sont pas des objets. Ce ne sont pas des archives. Ce sont nos ancêtres. Et, depuis plus d’un siècle, leurs descendants demandent une chose simple : les ramener chez eux pour leur permettre de reposer sur leur terre natale. Je veux ici saluer le combat exemplaire de Corinne Toka Devilliers, présidente de l’association Moliko Alet+po, qui, depuis près de cinq ans, défend ce dossier avec une détermination remarquable. Elle a su rassembler, au-delà des familles et même des communautés, toute la Guyane au point d’obtenir la construction d’un site mémoriel à Iracoubo. Elle a frappé à toutes les portes, interpellé tous les responsables, président de la République, ministres et groupes parlementaires. Ce travail de fond, patient, déterminé, a été décisif.En effet, aujourd’hui, nous voyons enfin une ouverture – et je souligne que cette avancée pour la Guyane n’est pas isolée. L’Élysée, par la voix de son conseiller outre-mer, s’est engagé à ce que ce dossier soit traité en lien avec Matignon. Je précise que le ministère de la culture, celui des outre-mer ainsi que l’ensemble des élus locaux de Guyane ont exprimé leur soutien. Tout cela montre qu’il existe aujourd’hui une volonté commune. Nous la saluons. Mais nous resterons attentifs à sa traduction concrète parce que nous attendons maintenant un agenda parlementaire précis : que ces femmes et ces hommes puissent enfin revenir, que leurs familles puissent faire leur deuil, que notre peuple puisse se réconcilier avec une part de son histoire.Madame la ministre, les annonces que vous venez de faire ouvrent une voie. Et nous la soutenons. Elle doit aboutir. Mais, au-delà du cas que j’ai évoqué, c’est toute la logique de ce texte que nous devons interroger. Car si nous examinons un projet de loi sur la restitution des biens culturels spoliés aux peuples colonisés, il faut dire clairement que cette restitution concerne des biens qui n’auraient jamais dû être pris, des objets arrachés dans un contexte de domination, de violence, de pillage organisé. À cet égard, ce texte constitue une avancée en ce qu’il met fin à la logique de restitution au cas par cas, mais il reste encore incomplet parce qu’il fixe des limites, y compris des bornes temporelles qui excluent une partie essentielle de l’histoire coloniale, à savoir les premières phases de la colonisation, les violences des XVIIe et XVIIIe siècle dans les Amériques et dans la Caraïbe. On continue de sélectionner ce que l’on reconnaît restituable, et donc ce qui peut donner lieu à réparation.Nous ne pouvons pas nous satisfaire d’une réparation partielle. La mémoire ne se découpe pas. L’histoire ne se choisit pas.Le groupe GDR votera ce texte par solidarité avec l’ensemble des peuples qui ont subi la colonisation, mais nous le disons avec responsabilité : la France doit aller plus loin en assumant toute son histoire, sans distinction ni oubli, y compris envers les peuples qui, comme en Guyane, vivent encore aujourd’hui les conséquences directes de cette histoire. Parce que restituer, ce n’est pas seulement rendre les objets : c’est reconnaître une humanité qui a été niée ; c’est réparer une mémoire qui a été brisée ; c’est rendre leur place aux vivants comme aux morts. Et aujourd’hui, nous avons une responsabilité : celle d’aller jusqu’au bout. (Applaudissements sur les bancs des groupes SOC et EcoS.)
Je n’interviens pas souvent mais cette liste me semble, effectivement, un préalable indispensable. Il faut se mettre à la place des États qui ignorent totalement ce que contiennent nos musées. Or un certain nombre d’objets concernés sont déjà identifiés par les musées français – il en va de même que pour les restes humains. La France s’honorerait à publier la liste de tous les biens déjà identifiés – même si beaucoup ne le sont pas encore ; en tout cas, je ne comprendrais pas qu’elle s’y refuse. Il faut de la transparence ; sinon, notre démarche serait déloyale et – j’ose le dire – insincère. (M. Sébastien Peytavie applaudit.)
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).