Discours du 4 juin 2026
Jérémie Patrier-Leitus · Session ordinaire 2025-2026 · séance n°264
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« Sans doute il est lugubre de consumer ses forces et ses jours à fendre le sein de cette terre […], lorsqu’un morceau de pain, le plus noir et le plus grossier est, à la fin de la journée, l’unique récompense et l’unique profit attachés à un si dur labeur. »La dureté que décrivait George Sand il y a cent cinquante ans n’a pas disparu, elle a pris un visage plus brutal encore. Chaque jour, dans notre pays, un agriculteur met fin à ses jours – plus de 300 par an. Derrière ce chiffre, il y a des femmes et des hommes, qui ont embrassé cette vocation d’éternité de servir la terre et de nous nourrir, et que nous laissons trop souvent seuls dans la détresse. Derrière ce chiffre, il y a des familles brisées, des vies fauchées.Le groupe Horizons & indépendants aborde donc ce texte avec gravité, et il le votera car nous en partageons à la fois l’intention et l’architecture. Nous le soutenons d’abord parce qu’il inscrit enfin dans la loi le réseau des sentinelles agricoles, qui réunit 10 000 bénévoles déjà formés, bien au-delà de l’objectif initial : des agriculteurs, des vétérinaires, des élus locaux, des salariés de la MSA, capables de repérer les signaux faibles et de rompre l’isolement. Nous le soutenons ensuite parce que le guichet départemental unique répond à un mal que chacun connaît : non pas l’absence de dispositifs, mais leur empilement. Agri’écoute, cellules pluridisciplinaires, comités départementaux, cellules Réagir, Solidarité Paysans : les outils existent, mais ils manquent de lisibilité. Un agriculteur à bout n’a plus la force de pousser dix portes. Lui en ouvrir une seule, c’est essentiel, mais à la condition qu’un dispositif conçu pour simplifier l’accès ne devienne pas une strate de plus.Reste enfin la vérité que ce texte effleure, sans toujours la traiter. Aucune sentinelle, aucun guichet ne tiendra durablement contre ce qui nourrit le mal-être : un revenu qui ne couvre pas toujours les coûts de production, un endettement moyen de 40 %, des démarches administratives qui forment à elles seules une seconde journée de travail, les déserts médicaux où le soin psychique, psychiatrique, demeure hors d’atteinte. La santé mentale a été érigée en grande cause nationale et elle doit le rester, mais la première politique de santé mentale pour un agriculteur, c’est un revenu qui le fait vivre, une exploitation qu’il puisse transmettre, et que l’on cesse de lui demander de remplir des formulaires plutôt que de cultiver sa terre. C’est, au fond, ce qu’Édouard Philippe est venu dire, hier, au congrès des Jeunes Agriculteurs (JA).La détresse du monde agricole tient à une condition économique qu’on a laissé se dégrader et à une confiance qu’on lui a retirée. La leur rendre, et les traiter enfin comme les chefs d’entreprise qu’ils sont, c’est le cœur de la prévention de leur mal-être. Ce que nous proposons, avec le groupe Horizons & indépendants et Édouard Philippe, c’est de remonter à ces causes.Il convient avant tout de cesser, dans cet hémicycle et partout ailleurs, de faire des agriculteurs les ennemis de l’environnement, en reconnaissant, comme nous le proposons, le rôle de l’agriculture dans la charte de l’environnement. Nous inscrirons demain, dans la Constitution, que l’écologie ne se fera pas contre eux, mais avec eux.Alléger les normes, ensuite : aucune surtransposition de nos règles au-delà de ce qu’exige l’Europe, pour rendre à l’agriculteur la journée de travail que les formulaires lui confisquent. Sécuriser le revenu en sortant les prix du carcan d’une renégociation imposée chaque année, revenir à l’esprit d’Egalim, à des relations commerciales plus stables, plus équitables et à un partage de la valeur plus équilibrée. Enfin, lui rendre la maîtrise de son métier : un agriculteur qui peut décider, investir et transmettre est un agriculteur que le découragement gagne beaucoup moins vite.Notre groupe votera cette proposition de loi sans réserve sur le principe, mais sans naïveté sur le chemin qu’il reste à parcourir pour traiter les causes qui minent la santé mentale des agriculteurs et laissent trop souvent place au pire. Aux agricultrices, aux agriculteurs, aux salariés du monde agricole qui souffrent en silence, nous devons un soutien sans faille et plus encore, nous leur devons des actes. (Applaudissements sur les bancs des commissions.)
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).