Aller au contenu
vie-politique.fr

Discours du 4 février 2026

Julien Gokel · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°140

L’accord conclu le 27 juillet entre la Commission européenne et les États-Unis n’est pas un simple ajustement commercial ; c’est un marché de dupes, un accord profondément déséquilibré, contraire aux intérêts économiques, industriels, énergétiques et stratégiques de l’Union européenne. En clair, l’Europe accepterait une hausse massive des droits de douane sur ses propres produits, tout en affaiblissant ses instruments de protection face aux importations américaines. Elle ouvrirait largement son marché, y compris agricole et maritime, et s’engagerait, dans le même temps, à investir 600 milliards de dollars aux États-Unis et à importer pour 750 milliards de dollars d’énergies fossiles américaines en trois ans.Qui peut prétendre qu’il s’agit là d’un partenariat équitable ? Nous délocalisons nos investissements, nous accroissons notre dépendance énergétique et nous renonçons à notre souveraineté industrielle. Tout cela ne servira pas les objectifs du pacte vert pour l’Europe, ni notre stratégie de réindustrialisation, ni notre ambition de renforcer l’autonomie stratégique de notre continent.Cet accord n’est pas uniquement commercial ; il touche aussi à la défense et aux technologies. Il engage l’Union européenne à accroître ses achats d’équipements militaires américains, au détriment de sa propre base industrielle et technologique de défense. Nous ne pouvons pas prétendre bâtir une Europe souveraine si nous renforçons notre dépendance à Washington pour notre sécurité, nos approvisionnements et nos capacités de production.Ces critiques sont aujourd’hui partagées bien au-delà de notre hémicycle. La preuve : le Parlement européen a récemment décidé de geler les discussions sur la ratification d’une partie des dispositions de cet accord. Ce report n’est pas un simple aléa de calendrier ; il traduit des doutes profonds concernant l’équilibre du texte, son efficacité réelle et sa compatibilité avec les priorités stratégiques de l’Union. Quand la représentation démocratique européenne elle-même hésite, c’est bien que le problème est structurel.Depuis quelques mois, les tensions commerciales transatlantiques s’accroissent et la stratégie américaine se durcit. L’administration Trump poursuit une logique unilatérale, fondée sur le rapport de force, la menace tarifaire et la remise en cause des compromis multilatéraux et du droit international. Les annonces successives de nouveaux droits de douane, visant y compris des partenaires historiques, montrent que cette orientation n’est ni temporaire ni circonstancielle. L’administration Trump s’inscrit dans une réorientation stratégique durable, où ses intérêts et l’humeur de son président priment systématiquement, au détriment de toute logique de partenariat équilibré. Face à ces menaces multiples, l’Union a même envisagé le recours à l’instrument anticoercition, qui nous permettrait d’adopter des contre-mesures si un État tiers cherchait à influencer nos choix par la contrainte économique.Sur le plan géopolitique et sécuritaire, les signaux envoyés par Washington sont tout aussi préoccupants : déclarations imprévisibles, tensions diplomatiques, menaces sur le Groenland, ingérence au Venezuela, et engagement de plus en plus conditionnel dans les alliances internationales comme l’Otan. L’Union européenne ne doit pas accroître sa dépendance économique, énergétique et industrielle à une administration américaine dont les choix sont aussi erratiques. Elle ne peut pas accepter un tel déséquilibre précisément au moment où la relation transatlantique devient de plus en plus incertaine.La méthode, enfin, pose un problème démocratique majeur. La question est centrale : qui décide de la politique commerciale de l’Union européenne ? La Commission est censée négocier au nom de l’Union dans le cadre d’un contrôle strict du Conseil et du Parlement. Pourtant, cette procédure a été largement contournée par cet accord mis en scène sur un terrain de golf, sans mandat clair du Conseil, négocié dans l’opacité la plus totale, sans information réelle du Parlement européen ni des parlements nationaux. Une telle pratique affaiblit la légitimité démocratique de l’Union et alimente la défiance de nos concitoyens. On souhaiterait jeter le discrédit sur les instances européennes, on ne s’y prendrait pas mieux.La proposition de résolution de notre collègue Emmanuel Maurel arrive donc à point nommé. Je veux ici saluer son travail ainsi que les avancées apportées à ce texte lors de son examen en commission. Notre groupe a ainsi pu faire adopter plusieurs amendements essentiels soulignant l’incompatibilité de cet accord avec nos objectifs climatiques et le risque de dépendance énergétique et industrielle vis-à-vis des États-Unis.Nous, socialistes, défendons une autre vision : celle d’une Europe qui protège, assume le rapport de force lorsqu’il est nécessaire, maîtrise ses choix, prépare son avenir et s’affirme face aux grandes puissances de ce monde. Nous voulons une Europe forte, démocratique et composée d’États souverains. C’est pour toutes ces raisons que nous soutiendrons la proposition de résolution. (Applaudissements sur les bancs des groupes SOC et LIOT.)

L’amendement no 7 propose que les États-Unis ne puissent plus être considérés comme un allié de la France et de l’Union européenne. Certes, Donald Trump n’est plus notre allié et nous avons de profonds désaccords avec son administration, mais la diplomatie ne se fait pas au gré des dirigeants de passage. Elle se construit dans le temps long avec des États, des peuples et des alliances. Remettre en cause les États-Unis comme allié de manière aussi générale serait une erreur stratégique majeure, d’autant plus que la France et l’Union européenne demeurent membres de l’Otan, cadre essentiel de notre sécurité collective.Défendre une autonomie stratégique européenne ne signifie pas rompre nos alliances, mais être capable d’agir quand elles font défaut, tout en les préservant lorsqu’elles sont utiles. Pour ces raisons, nous voterons contre cet amendement. (Applaudissements sur quelques bancs des groupes SOC, EPR et Dem.)

Je ne reviendrai pas sur les propos de mon camarade Tavel et d’Emmanuel Maurel. Si Mme von der Leyen est effectivement une calamité, et bien que nous pourrions discuter de sa démission, ce n’est pas le sujet de la proposition de résolution européenne. Le groupe Socialistes et apparentés votera donc contre l’amendement. (Exclamations sur plusieurs bancs du groupe LFI-NFP.)

Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).