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Discours du 24 mars 2026

Julien Gokel · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°177

Je veux d’abord me féliciter que nous ayons enfin ce débat, car la question des matériaux critiques et stratégiques est longtemps restée un angle mort de nos réflexions sur la réindustrialisation. Nous parlons beaucoup de relocalisation, de transition écologique ou de souveraineté industrielle, mais trop peu des ressources qui les rendent possibles. Or sans elles, il n’y a ni industrie, ni transition, ni souveraineté.La réalité est pourtant claire et doit être regardée en face : la demande européenne pour les métaux critiques et stratégiques ne cesse de croître. Elle pourrait même doubler d’ici 2050, tirée par l’électrification des usages, la transition énergétique, le numérique et des technologies toujours plus gourmandes en ressources.Dans le même temps, notre dépendance aux pays qui en assurent l’extraction et le raffinage ne diminue pas. L’Union européenne importe aujourd’hui près de 90 % de ses métaux. Autrement dit, l’avenir de notre souveraineté industrielle et numérique dépend d’une poignée de pays : la Chine en premier lieu, mais aussi les États-Unis, le Brésil, la Russie, la Birmanie, le Chili, l’Afrique du Sud, l’Australie, l’Indonésie ou encore la République démocratique du Congo. Il ne me semble pas exagéré de dire que, parmi ces pays, certains sont engagés dans des logiques impérialistes et que d’autres ne garantissent pas des conditions sociales et environnementales acceptables sur leurs sites d’extraction.Nous avons donc une responsabilité : ne pas subir cette dépendance, mais la réduire. La maîtrise de la chaîne de valeur des métaux critiques n’est pas une option, c’est une condition de notre autonomie stratégique.L’Union européenne a commencé à s’en saisir en identifiant les trente-quatre matières premières les plus critiques et en se fixant des objectifs clairs d’ici 2030 : 10 % d’extraction en Europe, 40 % de transformation et 25 % de recyclage.En France, cependant, nous restons encore en retrait. Le rapport confié à Philippe Varin a permis d’objectiver les enjeux, mais il demeure en partie confidentiel et, surtout, il ne s’est pas encore traduit par une véritable planification stratégique. Or sans planification, il n’y a pas de souveraineté ; il n’y a qu’une dépendance organisée. Nous devons donc changer d’échelle et bâtir une stratégie claire, cohérente et assumée, fondée sur trois piliers.D’abord, sécuriser nos approvisionnements par des partenariats choisis, fiables et diversifiés, répondant à nos exigences sociales et environnementales. C’est une véritable diplomatie des métaux que nous devons construire.Ensuite, explorer nos sous-sols de manière responsable, en France et en Europe, avec des garde-fous environnementaux exigeants et un débat démocratique transparent. Car, si refuser toute extraction par principe revient à accepter une dépendance totale, l’accepter sans condition serait une faute écologique et sociale.Enfin – et c’est sans doute le levier le plus concret et le plus immédiat –, il nous faut développer massivement le recyclage. Sur ce point, permettez-moi de prendre l’exemple du véhicule électrique. L’électrification des mobilités est indispensable pour atteindre nos objectifs climatiques, mais cette transition nécessitera des quantités considérables de métaux rares. Aujourd’hui, nous importons plus de 80 % des métaux nécessaires à la fabrication des batteries, et la Chine est en situation de quasi-monopole sur plusieurs segments de la chaîne de valeur. Le risque est clair : passer d’une dépendance aux énergies fossiles à une dépendance aux métaux critiques. Nous ne pouvons l’accepter.Face à cela, le recyclage est une opportunité majeure, encore trop souvent sous-exploitée. Nos sous-sols sont peut-être limités – les experts et les scientifiques le diront mieux que moi –, mais je suis convaincu que nous disposons d’un gisement considérable : celui des déchets industriels, des rebuts de production et des batteries en fin de vie. Ces batteries sont riches en lithium, en nickel et en cobalt, avec des teneurs parfois supérieures à celles des minerais naturels, et elles sont recyclables presque à l’infini.En développant ces filières, comme nous le faisons dans le Nord et, plus largement, dans les Hauts-de-France, nous pourrons sécuriser une part non négligeable de nos approvisionnements, réduire notre empreinte carbone et réinjecter des matières dans la production industrielle. De nombreux projets sont en cours, notamment dans le Dunkerquois, comme celui de Verkor, pierre angulaire de notre projet industriel global qui a bénéficié d’un soutien public territorial, national et européen inédit en raison de son rôle dans la souveraineté industrielle et énergétique. Plus récemment, nous avons inauguré la gigafactory du géant taïwanais ProLogium, qui incarne une ambition industrielle et technologique considérable.Pour compléter cet écosystème, nous avons besoin de voir aboutir la filière du recyclage. Le projet Neomat, porté par Orano et XTC, doit alimenter les usines de la région en matériaux cathodiques. Le projet initialement développé par Eramet et Suez illustre, quant à lui, les fragilités actuelles de la filière, avec un gel lié au manque de visibilité sur les volumes, même si Suez a réaffirmé sa volonté de poursuivre ces investissements.Il existe donc une cohérence industrielle forte : construire une filière complète, de la production au recyclage, dans une logique d’économie circulaire et de souveraineté. Mais, pour que cela réussisse, l’État doit être un partenaire actif. Monsieur le ministre, comment l’État entend-il accompagner concrètement ces projets ? Comment garantir que les initiatives d’Orano ou Suez puissent pleinement se développer ? Comment faire du recyclage un véritable pilier de notre souveraineté industrielle ?Nous ne réussirons pas la transition écologique sans maîtriser les ressources qui la rendent possible. Nous ne pouvons accepter de remplacer une dépendance par une autre. C’est pourquoi nous devons bâtir une stratégie cohérente, articulant souveraineté industrielle, exigence environnementale et justice sociale.

Nous sommes tous d’accord : la dépendance de la France et de l’Union européenne aux matériaux critiques constitue une vulnérabilité structurelle de notre industrie, alors que ces matériaux sont au cœur de la transition bas-carbone. Dans ce contexte, nos industriels font face à des obstacles majeurs, à des besoins de financement très élevés, à des risques techniques et économiques importants et à une concurrence mondiale intense, notamment de la part de pays qui soutiennent massivement leurs acteurs par des aides publiques.Le rapport Varin a mis en évidence les besoins massifs d’investissement sur l’ensemble de la chaîne de valeur. Le rôle de l’État est donc double : d’une part, structurer une politique de financement public ambitieuse par des appels à projets dédiés, des prêts, des garanties publiques ou des participations au capital des projets d’extraction, de raffinage ou de recyclage ; d’autre part, assurer l’investissement privé afin que les filières se développent rapidement. À cet égard, la mobilisation de BPIFrance, la Banque publique d’investissement, via l’appel à projets « Métaux critiques » intégré au plan France 2030, illustre une première démarche d’aide ciblée aux projets industriels innovants.Monsieur le ministre, pouvez-vous préciser combien l’État entend consacrer spécifiquement à la filière de recyclage des matériaux critiques, et sur quelle période ? Puisqu’il s’agit d’une question européenne, quel financement de l’Union européenne le gouvernement entend-il mobiliser pour encourager l’implantation de filières stratégiques en France, en particulier dans les Hauts-de-France et plus spécifiquement dans le Dunkerquois ?Nous avons tous les atouts pour développer des filières compétitives, mais la question du financement public français et européen me paraît essentielle.

Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).