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Discours du 15 juillet 2026

Justine Gruet · Première session extraordinaire 2026 · séance n°14

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Ce que nous décidons aujourd’hui est fondamental. Nous décidons du regard que la société française portera désormais sur la vie, sur la souffrance, sur la fragilité et sur la mort. Nous décidons d’une société où un être humain pourra demander la mort, et où un autre être humain pourra la provoquer avec l’autorisation de la loi.La décision d’inscrire cette lecture définitive à l’ordre du jour de l’Assemblée laisse à penser que les députés ont le sentiment du devoir accompli. Nous connaissons ce texte par cœur : il demeure le plus permissif au monde, dans un cadre très imprécis qui laissera les médecins décisionnaires face à leur conscience. Les délais sont très courts : il faut faire vite, vite, vite !

Comme si vous aviez peur que le patient change d’avis.La procédure l’enferme dans sa décision : la preuve, s’il ne veut plus mourir, on convient d’un nouveau rendez-vous ! Si c’est une grande loi de liberté qui n’oblige personne, comment justifiez-vous l’absence d’une clause pour tous les professionnels et pour les établissements confessionnels ? Comment expliquez-vous le choix d’un recours a posteriori plutôt que d’un contrôle a priori ? La prudence menace-t-elle vos objectifs ?Maintenant que notre rôle de législateur semble terminé, puisqu’on nous somme de clore les débats, je vous invite à vous considérer simplement en tant qu’homme, en tant que femme, en tant que citoyen français. Si, demain, on vous apprenait que votre mère est morte la veille des suites d’une injection létale, sans que vous ayez été prévenu, et si vous appreniez, de surcroît, que votre frère ou votre sœur lui a fait sentir qu’elle était devenue une charge, quelle serait votre réaction ? (Applaudissements sur quelques bancs du groupe DR et sur plusieurs bancs des groupes RN et UDR. – Mme Annie Vidal applaudit également.)

Voilà un des vrais problèmes soulevés par ce texte, qui ne prévoit pas qu’un juge vérifie que des pressions indues ne s’exercent pas.Il y a aussi ce jeune voisin en situation de handicap et majeur protégé, croisé la semaine dernière. Il luttait contre une maladie, avec des moments d’espoir.Pourquoi peut-il décider d’une fin de vie en quarante-huit heures alors qu’on ne l’autorise pas, par mesure de protection, à faire un simple chèque ? (Mme Brigitte Liso, rapporteure, s’exclame.)Il y a aussi ce patient, au fond du couloir du service de gériatrie, qui ne recevait jamais de visite et se sentait seul. Il ne connaissait pas le médecin qui avait instruit sa demande – oui, c’est permis – et sa petite fille, venue lui annoncer qu’il allait être arrière-grand-père, est malheureusement arrivée trop tard.Mes chers collègues, peut-on raisonnablement considérer que toutes les garanties ont été apportées ? Je ne le crois pas et je sais que vous ne le croyez pas non plus. Cela explique d’ailleurs que nos débats aient donné lieu à la manifestation d’autant d’arrogance et de violence. (MM. François Cormier-Bouligeon et Matthias Tavel s’exclament.) J’en suis navrée, mais lorsque l’on est sûr de soi, sûr du texte que l’on propose, alors la certitude supplante l’agressivité. Dès lors, l’échange, l’explication et la discussion font partie intégrante de la construction législative. Il n’en a pas été ainsi. La future saisine du Conseil constitutionnel est la preuve de la fragilité de votre texte.Lors des discussions, vous avez souvent fait allusion à la loi Claeys-Leonetti, votée en 2016 à la quasi-unanimité. Nous en sommes loin, très loin. Nous en arrivons pourtant au vote définitif, dans une précipitation qui interroge. Nous ferons donc tous semblant de ne pas comprendre pourquoi il fallait absolument que ce texte soit voté avant la pause estivale.

Désormais, nous sommes face à notre conscience, tout comme l’ensemble des patients devenus éligibles, dont le seul rempart face à l’accès à la mort sera leur volonté personnelle, leur volonté de vivre. Actuellement, si une personne veut se suicider, la société lui propose du soin et de l’accompagnement et, si, au moment de passer à l’acte, elle hésite, connaît un sursaut de vie, dans une société d’humanité et de sollicitude, on ne demande pas aux soignants de pousser la seringue !Depuis toujours, notre civilisation repose sur une même exigence : lorsqu’un être humain souffre, notre devoir est de le relever, de le soutenir et de l’accompagner. La fragilité diminue-t-elle la dignité ? Eh bien non. La dignité humaine ne se mesure pas, ne se calcule pas. Elle demeure intacte jusque dans la plus grande vulnérabilité. Telle est la richesse de la vie humaine.C’est toute la contradiction de ce texte. Nous nous apprêtons à reconnaître un droit à mourir sans garantie d’accéder partout au droit d’être soigné et accompagné. Comment proposer la mort quand on n’a pas pleinement offert les soins, la présence et l’espérance ?

Personnellement, je n’aurai jamais de bonne raison d’organiser le décès de quelqu’un.

Vous construisez ici – c’est tellement surprenant de la part de la gauche de cet hémicycle ! – un modèle de société fondé sur la loi du plus fort, le pouvoir de l’homme sur l’homme.

Mais un humain n’abandonne jamais un autre humain : c’est un principe fondamental, qui fonde notre pacte social.

Mes chers collègues, dans quelques instants, chacun d’entre nous, seul avec sa conscience, votera. Demain, ce texte ne concernera plus seulement des principes abstraits, mais quelqu’un que vous connaissez, que vous aimez. (Brouhaha prolongé sur plusieurs bancs.)

Ce jour-là, votre responsabilité ne sera plus juridique : elle sera profondément humaine.Nous sommes le 15 juillet 2026, le jour où le Parlement français aura décidé qu’il peut être mis fin légalement à une vie humaine.

L’histoire nous regarde et s’apprête à mesurer le vote et le courage de chacun d’entre nous. Souvenez-vous du flocon dans l’avalanche. Vous n’êtes pas seul, nous sommes là ! Le doute n’est pas une faiblesse : il est parfois, mes chers collègues, la dernière voie que se fraie la conscience. Je… (Le temps de parole étant écoulé, Mme la présidente coupe le micro de l’oratrice. – Plusieurs députés des groupes DR, RN, HOR et UDR ainsi que Mme Blandine Brocard applaudissent cette dernière. – Exclamations sur quelques bancs du groupe SOC.)

Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).