Discours du 24 mars 2026
Laetitia Saint-Paul · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°178
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En 2025, nous avons conduit avec mon collègue Alain David, pour la commission des affaires étrangères, une mission d’information sur l’irruption de l’intelligence artificielle dans les ingérences étrangères. Permettez-moi de vous présenter le fruit de nos travaux.En introduisant la vitesse, la personnalisation algorithmique et la simulation visuelle, l’IA transforme la bataille de l’information en une guerre de perception, conduite non plus par des acteurs humains, mais par des systèmes d’apprentissage capables de manipuler l’attention à grande échelle. Cette mutation technique s’inscrit dans un contexte culturel plus large : l’entrée des sociétés contemporaines dans l’ère de la post-vérité. Dans cet environnement, la sincérité émotionnelle tend à l’emporter sur la véracité des faits ; l’adhésion à un message repose moins sur sa valeur de vérité que sur sa capacité à susciter l’émotion, la peur ou l’indignation.Les plateformes numériques, structurées par des algorithmes de recommandation, exploitent ces ressorts affectifs – en particulier les émotions négatives – pour capter l’attention et la convertir en influence. La désinformation n’est donc plus un simple mensonge ; elle devient un outil d’ingénierie émotionnelle. L’espace public se recompose dès lors autour de flux d’émotions et de récits concurrents, où la vérité devient relative, fragmentée et instable. Cette dérive n’a pas échappé aux responsables politiques que nous sommes. Si les régimes libéraux dépendent de plus en plus d’infrastructures numériques qu’ils ne maîtrisent plus, la souveraineté cognitive des démocraties est en question.Derrière cette vulnérabilité, que l’on peut qualifier de structurelle, se joue une transformation plus profonde du rapport entre information, pouvoir et souveraineté. L’espace public, autrefois fondé sur la délibération rationnelle et la confrontation des idées, est désormais façonné depuis l’étranger par des logiques algorithmiques qui orientent l’attention, amplifient les émotions et redéfinissent la notion même de vérité partagée. Il devient ainsi essentiel de concevoir des cadres normatifs capables de préserver la rationalité du débat public, de garantir l’intégrité des processus électoraux et de renforcer la résilience cognitive des sociétés ouvertes.Les démocraties parviendront-elles à forger les armes pour faire face à la puissance de frappe que l’IA permettra de déployer dans le champ informationnel ? Je le résume ainsi : nous sommes face à un compétiteur qui met de l’encre dans un stylo qui écrit tout seul.Voici les trois propositions principales de la mission d’information que nous avons menée. D’abord, rendre obligatoire le consentement aux algorithmes dans les suggestions de contenus sur les plateformes. Ensuite, instaurer une réserve algorithmique préélectorale sur les plateformes pendant une période définie, en amont du scrutin, afin d’éviter toute manipulation et de préserver la sincérité des votes. Enfin, mettre rapidement et effectivement en place au niveau européen ou, à défaut, à l’échelle nationale – j’espère que c’est en bonne voie – une majorité numérique conditionnant l’accès aux réseaux sociaux.Permettez-moi de vous proposer un rapide état des lieux des différentes ingérences auxquelles la France a été confrontée, venant de Russie, tout d’abord. En 2024, d’après NewsGuard, 3 600 000 articles de propagande ont été publiés. On attribue à l’opération Storm-1516 : 77 actions, 55 millions de vues, 38 000 publications, des usurpations d’identité de présentateurs de télévision, des faux sites d’information dans quarante-huit langues, ainsi que des achats de pages de journaux pour blanchir l’information et empoisonner les modèles IA. Derrière les cent étoiles de David bleues taguées sur les murs de Paris, on trouve quatre Moldaves et 1 095 bots. La Chine, elle, s’appuie sur un dispositif d’influence alimenté par IA dont l’objectif est de diffuser des narratifs favorables au parti auprès d’une audience internationale. Ce mode opératoire, appelé « spamouflage », repose sur des réseaux de comptes aux caractéristiques inauthentiques chargés de mener des manœuvres informationnelles sur une multitude de plateformes. Terminons par le proto-État islamique. Selon les experts, en 2000, il lui fallait seize mois pour recruter des partisans et les radicaliser ; en 2010, quelques mois étaient nécessaires ; désormais, en ligne, il lui suffit de quelques semaines. Au Royaume-Uni, 25 % des individus arrêtés pour radicalisme sont des mineurs. On observe également un nombre important d’autoradicalisations.Pour conclure, madame la ministre, j’espère que nos préconisations seront mises en œuvre.
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).