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Discours du 21 juillet 2026

Laurent Marcangeli · Première session extraordinaire 2026 · séance n°23

Je ne reviendrai pas sur le fait qu’on ne compte plus les motions de rejet préalable et qu’elles deviennent très répétitives, voire assez fatigantes. Toutefois, vous avez bien le droit de les déposer.À cette tribune, vous passez votre temps à critiquer – c’est votre droit le plus absolu – l’économie capitaliste, les outils qui sont à sa disposition, les algorithmes et l’économie de l’attention.Et alors qu’une proposition de loi est soumise à votre sagacité pour protéger les plus jeunes de cette économie que vous combattez, ou prétendez combattre, vous proposez tout simplement de la rejeter de manière préalable. J’avoue faire partie de celles et ceux que cette motion de rejet surprend particulièrement.

Voilà pour l’étonnement qui est le mien.Passé l’étonnement, je comprends que vous aviez besoin de dix minutes. Dix minutes pour faire une vidéo que vous sous-titrerez ensuite. Dix minutes pour nourrir les algorithmes de TikTok, comme vous le faites depuis maintenant quatre ans. (Applaudissements sur plusieurs bancs des groupes HOR et EPR. – Protestations sur les bancs du groupe LFI-NFP.) Dix minutes pour éventuellement pourrir le cerveau de nos plus jeunes sur TikTok. Je suis particulièrement inquiet à l’idée que demain, une petite fille de 11 ans se rendra peut-être sur TikTok, sur le fil de La France insoumise, qu’elle y entendra le discours de M. Boyard et y deviendra accro. Cela fait un peu peur ! (Applaudissements sur plusieurs bancs des groupes HOR, EPR, DR et Dem ainsi que sur quelques bancs du groupe RN.) En ce qui me concerne, je souhaite autre chose pour la jeunesse de France. C’est la raison pour laquelle nous rejetterons résolument cette motion de rejet ! (Applaudissements sur les bancs des groupes HOR, RN, EPR, DR, Dem et UDR.)

Il y a trois ans, je montais à cette tribune pour défendre une idée simple : un enfant de moins de 15 ans n’a rien à faire sur un réseau social. Cette idée est devenue la loi du 7 juillet 2023. La majorité numérique, c’était elle qui l’instaurait, et le Parlement l’avait adoptée à la quasi-unanimité. Je revois encore cet hémicycle, ce jour-là, convaincu d’avoir agi et bien agi.Nous savons tous ce que cette loi est devenue. Rien : pas un décret d’application, pas une vérification d’âge, pas un compte fermé. Je crois pouvoir le dire : au sein de nos hémicycles, nous avions eu raison trop tôt et nous étions trop seuls. Qu’une loi nationale parvienne à s’imposer, sans le concours de l’Union européenne, à des plateformes mondialisées, qui pèsent davantage que plusieurs États réunis, voilà qui était impossible.Après ce triste constat, pourquoi adopter ce texte aujourd’hui ? Parce qu’autour de nous, tout a changé, venant conforter l’idée que notre vote d’il y a trois ans allait dans le bon sens.La société d’abord. En trois ans, les pédopsychiatres, les enseignants, les parents ont alerté, les études se sont accumulées et plus personne ne doute de ce que ces applications font au sommeil, à l’attention, à l’image de soi de nos adolescents, et singulièrement à celle de nos adolescentes. Notre commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs a dressé un bilan accablant. Ce constat n’appartient plus à un camp. Il n’est pas dans cet hémicycle un seul collègue – tel est mon sentiment sincère après avoir entendu les autres orateurs – qui pense que TikTok à 11 ans est une chance.Le monde a changé, lui aussi. L’Australie a franchi le pas, d’autres démocraties s’y préparent et l’Europe bouge enfin : la Commission a reconnu aux États le droit de fixer un âge minimum, elle expérimente une application de vérification de l’âge et un texte européen est annoncé. Je connais votre combat, madame la ministre, pour faire avancer ce sujet au niveau européen. Je veux également saluer le travail des rapporteures de la CMP, Laure Miller et Catherine Morin-Desailly, car l’accord trouvé lundi consacre le choix de la clarté en retenant une règle que chaque famille peut comprendre et s’approprier : avant 15 ans, pas de réseaux sociaux. Une règle, la même pour tous, s’appliquera dès le 1er septembre – ou dans quatre mois pour les comptes déjà ouverts. Et, parce que la protection doit être encore plus forte dans nos établissements scolaires, les téléphones seront désormais interdits de l’école au lycée.Mes chers collègues, je voudrais enfin m’arrêter sur ce que nous faisons exactement en votant ce texte. Nous fixons un âge minimum, comme la République sait le faire depuis longtemps. Elle a fixé un âge minimum pour conduire, pour acheter de l’alcool et du tabac, pour entrer dans un casino, pour travailler, pour se marier, pour consentir. Elle l’a fait parce qu’elle sait une chose que nous devrions nous répéter plus souvent : la liberté d’un enfant n’est pas menacée par la règle, elle est menacée par ceux qui ont intérêt à ce qu’il n’y en ait aucune.Aujourd’hui, un enfant est protégé à proportion de la vigilance de ses parents, du temps dont ils disposent, de ce qu’ils savent de ces applications, de sorte que les enfants les plus exposés sont ceux dont les familles sont les moins armées. Grâce à cette loi, les parents, les enseignants, les éducateurs auront désormais la République à leurs côtés.Et puis il y a ceux qui voteront contre. J’avoue ne pas comprendre. Voilà des collègues qui dénoncent chaque semaine la puissance des multinationales, l’emprise du capitalisme numérique, l’exploitation de nos données et de notre attention. Ils ont, sur ce diagnostic, bien des raisons d’être entendus. Pourtant, lorsque vient enfin le moment de voter une proposition de loi qui oppose à ces entreprises une interdiction ferme, ils ne sont plus là. Cette posture est pour moi incompréhensible.Mes chers collègues, nous avons, sans le savoir, laissé entrer dans la chambre de nos enfants les machines les plus efficaces jamais conçues pour retenir un être humain devant un écran. Il aura fallu quinze ans pour le comprendre, trois ans pour en tirer les conséquences dans la loi, et il en faudra peut-être davantage pour les imposer tout à fait. C’est long, mais c’est le temps des démocraties.Le groupe Horizons & indépendants votera donc ce texte avec fierté, avec la conviction que nous ouvrons un chemin dont nous ne voyons pas encore le terme, mais au bout duquel nous aurons reconquis le bien le plus précieux que ces plateformes nous dérobent chaque jour : notre attention, c’est-à-dire notre liberté de choisir à quoi et à qui nous consacrons le temps si court de nos existences. (Applaudissements sur les bancs des groupes HOR, EPR, DR et Dem ainsi que sur ceux des commissions.)

Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).