Discours du 21 juillet 2026
Lisa Belluco · Première session extraordinaire 2026 · séance n°23
Comme vous le savez, de nombreux pays s’interrogent sur la fixation d’un âge minimum pour accéder aux réseaux sociaux. Notre Parlement a choisi l’âge de 15 ans et le groupe Écologiste et social soutiendra majoritairement cette mesure.La question à laquelle nous essayons de répondre avec ce texte est la suivante : quelle place faut-il laisser aux réseaux sociaux et, plus largement, aux différents usages du numérique dans la vie de nos enfants ? Le large espace qu’ils y occupent est questionné par de nombreux parents, enseignants et élus. Les réseaux sociaux accaparent notre temps et celui des jeunes, accentuant la sédentarité et réduisant celui consacré aux apprentissages, aux vraies relations sociales et au sommeil, mais aussi celui passé dehors, au contact de la nature.Au-delà de ces considérations sanitaires, il faut rappeler que les réseaux sociaux sont des plateformes conçues par des entreprises privées, basées sur des algorithmes conçus par et pour des intérêts privés. Derrière leur apparence de forum ouvert, où l’expression de chacun serait libre et accessible à tous, résident en réalité des logiques capitalistiques répondant à la seule boussole du profit, ainsi que vous l’avez parfaitement établi, madame la rapporteure, dans le rapport de la commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs. Vous avez mis en avant les nombreux effets délétères que produisent les logiques marchandes de la captation généralisée de notre attention et de celle des jeunes : dépressions, addictions, tentatives de suicide, troubles du comportement alimentaire, dérives masculinistes, etc.Derrière ces plateformes, des algorithmes guident nos choix et nos interprétations en jouant excessivement sur nos émotions, éteignant ainsi toute réflexion. Dans ce cadre imposé, quelle place a la libre décision ? Comment garantir l’intégrité cognitive des enfants qui y passent plusieurs heures par jour ? Ces algorithmes deviennent, avant les parents, l’école et les pairs, les premiers acteurs de l’intermédiation des jeunes avec le monde. Nous acceptons ainsi que la construction de leur rapport au monde et aux autres soit déléguée à des entreprises américaines et chinoises.Face à cela, quelle singularité cognitive conservons-nous ? Avec les calculs qui renforcent les biais et les moyennes, le recours massif aux plateformes numériques, qui n’a fait l’objet d’aucun débat démocratique, tend à homogénéiser nos goûts ainsi que nos pensées et à marchandiser plus encore notre attention. L’avenir que nous voulons est-il un monde où nous penserions et consommerions tous comme des Américains ? Le capitalisme numérique a transformé notre temps libre en marchandise. Ce temps, que la lutte a arraché aux mains du patronat il y a quelques décennies, voilà que nous le livrons aux grands patrons de la Silicon Valley, dont l’idéologie réactionnaire est maintenant pleinement assumée et dont la défiance envers les modèles démocratiques européens est édifiante. Un sursaut est nécessaire pour garantir la libre construction de la pensée.Au-delà de ce texte, nous devons nous demander comment notre nation peut garantir la protection de notre attention, protéger la liberté intérieure des citoyens et construire sa souveraineté cognitive. La proposition de loi tente de protéger les plus jeunes de cette prédation cognitive organisée et systématique. Parce que l’interdiction prévue est une demande des parents et peut servir d’aide éducative, je voterai en faveur du texte, avec une partie des membres de mon groupe.Il ne constitue pas pour autant une politique de la jeunesse. Il n’est qu’un premier pas. Si vous voulez vraiment protéger les enfants des écrans, sortez ces derniers des écoles, ne promouvez pas les jeux vidéo et l’e-sport dans les pratiques de l’éducation nationale et laissez aux familles la possibilité d’échanger avec les équipes pédagogiques sans espace numérique de travail. Pour créer une vraie politique de la jeunesse, remettez les enfants au centre des décisions, redonnez des moyens à l’école de la République plutôt que la détruire, accompagnez le périscolaire et toutes les structures qui offrent aux enfants et aux jeunes la possibilité de faire des choses ensemble. Les enfants ont besoin d’espaces où se retrouver en dehors de leur famille, loin de la surveillance de leurs parents. Ne laissez donc pas mourir le secteur associatif et donnez une vraie place à la parole des enfants, en toutes circonstances. Bref, agissez !Pour vraiment protéger les enfants des réseaux sociaux, il faudra aller plus loin. Vous devez demander fermement à la Commission européenne d’appliquer les lignes directrices du DSA.
Il faut sanctionner l’utilisation des dark patterns, des modèles addictifs. Il faut développer la prévention et réguler les contenus. Nous savons tous que si l’interdiction des réseaux sociaux va constituer un soulagement et une aide pour les parents, des enfants sauront la contourner. Il faut donc que les utilisateurs de tous âges soient protégés. Enfin, mon groupe demande des garanties sur le maintien de l’anonymat en ligne malgré la vérification de l’âge. Pouvez-vous nous les apporter, madame la ministre ?Enfin, parce que je suis écologiste, je ne peux m’empêcher de rappeler qu’une société entièrement basée sur le numérique est une société vulnérable qui vit d’une prédation inédite des ressources. Nos usages numériques ne sont possibles que parce que des entreprises pillent les sous-sols des pays du Sud, attisant au passage les conflits locaux et détruisant les ressources naturelles nécessaires à la subsistance des populations. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe EcoS.) Nous fermons les yeux sur ces crimes qui relèvent pourtant d’une forme de néocolonialisme. Ne serait-ce que parce que son application réduira un tout petit peu les usages du numérique, ce texte est le bienvenu. (Applaudissements sur les bancs du groupe EcoS. – Mme la rapporteure applaudit également.)
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).