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Discours du 21 juillet 2026

Louis Boyard · Première session extraordinaire 2026 · séance n°23

Mais ça va pas, non ? Et ça passe ?

Surtout M. Saint-Martin et moi !

À l’époque, j’étais étudiant et je vivais avec 400 euros par mois. Pendant le confinement, j’ai perdu mon travail ; à cette période de ma vie, j’étais à bout, je ne savais plus comment faire. C’était un moment difficile et comme je n’avais rien à faire, j’ai beaucoup suivi les débats à l’Assemblée nationale.

Je vous ai regardés pendant des heures et j’ai été fasciné par votre capacité à parler de tous les sujets, sauf de ce que moi et des millions de Français étions en train de vivre.C’est ce que cette forme de violence a de particulier : ce ne sont pas les mots qui blessent,…

…mais ceux qui ne sont jamais prononcés.Aujourd’hui, j’ai l’honneur d’être à la tribune de l’Assemblée nationale et je me mets à la place de ces millions de jeunes qui regardent votre loi et qui, s’ils étaient devant vous, diraient : « En fait, notre problème, là, maintenant, ce n’est pas TikTok. » (Exclamations sur plusieurs bancs du groupe EPR.)

Je ne dis pas que TikTok n’est pas un problème, mais qu’une canicule aussi violente que celle que nous venons de subir nous rappelle que le réchauffement climatique a déjà commencé et que nous ne sommes pas prêts à affronter la suite, au point que la ministre de la transition écologique menace de démissionner tellement vous êtes mauvais sur ce sujet.

Toute cette violence sociale – le niveau de précarité dans la jeunesse, les jeunes qui n’arrivent pas à vivre du smic, les étudiants qui galèrent pour trouver un stage ou une alternance sans lesquels ils ne valideront pas leur diplôme, les jeunes qui sont actuellement sur liste d’attente sur Parcoursup et qui sont terrorisés à l’idée d’être laissés sur le carreau (Exclamations sur plusieurs bancs du groupe EPR), les lycéens épuisés par le 8h-18h – aggrave la santé mentale des jeunes. Or ces jeunes qui se sentent mal, qui sont harcelés ou qui sont en dépression, il leur faut au moins quatre mois, voire un an, pour obtenir un rendez-vous chez un pédopsychiatre. (Mêmes mouvements.) Je vous parle de jeunes en détresse !Il y a des lycéens qui vont faire leur rentrée des classes le 1er septembre et à qui vous direz : « Oui, vous n’avez pas de professeur de mathématiques, et c’est une épreuve du baccalauréat, mais ne vous inquiétez pas, le gouvernement a pensé à vous : il a interdit le téléphone portable au lycée ! » (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.) Toutes ces interdictions que vous posez, en regard de tous ces droits que vous ne garantissez pas aux jeunes, c’est une violence !

C’est une violence sociale, parce que vos enfants ou ceux des grands patrons n’ont pas problèmes de profs non remplacés, pas de problèmes avec Parcoursup, pas de problèmes dans l’accès aux soins ou pour trouver un stage ou une alternance. (Applaudissements sur quelques bancs du groupe LFI-NFP.)

Votre politique n’a pas que les interdictions pour fil rouge : elle fait tout, ou plutôt elle ne fait rien, pour maintenir, reproduire et aggraver les inégalités de classe sociale, en particulier dans la jeunesse. (Mêmes mouvements.)

C’est pourquoi je parle de politique bourgeoise quand il s’agit de votre politique de la jeunesse.

Non seulement vous ne voulez pas régler les problèmes intrinsèques à la structure de classes de notre société, mais en plus de ça, vous votez des lois qui sont inapplicables. (Mêmes mouvements.) Celles-ci n’ont qu’une seule fonction : occuper l’espace politique et médiatique. Vous êtes incapables d’organiser une rentrée des classes qui ne soit pas catastrophique, donc vous parlez d’autre chose.

Il y a deux ans, vous nous aviez fait le coup avec l’abaya. Il n’y avait pas de professeur devant toutes les classes, mais vous nous parliez de l’abaya. Ce sera la même chose cette année : à nouveau, il n’y aura pas de professeur devant toutes les classes, des élèves n’auront pas leurs fournitures scolaires à cause de l’inflation, mais on parlera de l’interdiction du portable au lycée et de l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.)

Vous savez que vos mesures sont inapplicables ! Aujourd’hui, seul un collège sur dix arrive à appliquer l’interdiction du téléphone portable.

Si vous n’êtes même pas capables de le faire au collège, pourquoi réussiriez-vous au lycée ? Mais ce n’est pas grave, vous allez faire parler de vous, vous allez pourrir la vie de la communauté éducative en demandant aux CPE – conseillers principaux d’éducation –, aux profs, aux surveillants, à la direction d’exécuter des consignes inapplicables ! (Mêmes mouvements.)

Vous mettez la jeune génération face à une contradiction insurmontable. L’école étant numérisée, ils doivent se connecter – à Pronote ou à l’espace numérique de travail (ENT) –, suivre leurs devoirs et leurs notes, s’inscrire sur Parcoursup, répondre à leurs profs : la possibilité de se connecter conditionne leur réussite scolaire. Mais quand ils sont dans leur établissement, ils doivent se déconnecter ! Vous n’êtes pas une contradiction près, dès lors qu’il s’agit de faire de la communication.

Même chose pour l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, tout aussi inapplicable.

Ils ont essayé en Australie, mais les deux tiers des jeunes ont trouvé des solutions de contournement,…

…soit en se faisant passer pour un de leurs parents dont ils avaient pris la carte d’identité, soit parce qu’ils ont vu une pub pour NordVPN et qu’ils utilisent un VPN – réseau privé virtuel.

Cette loi n’est pas une mesure pour la jeunesse. C’est une loi qui vise à imposer à toute la population française, quel que soit son âge, une vérification d’identité pour se connecter aux réseaux sociaux. C’est une loi qui vise à mettre fin à l’anonymat sur internet pour tout le monde. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.) Et cela, Mme la ministre se garde bien de le dire ! Pourtant, tous nos concitoyens devront faire vérifier leur identité pour se connecter aux réseaux sociaux. (Mêmes mouvements.)

Et un réseau social, tel qu’il est défini par le texte, va de la plus grosse des applications jusqu’au plus petit forum de discussion, en passant par certains jeux vidéo.

C’est une immense part d’internet que vous allez soumettre à contrôle d’identité.Le Conseil d’État a dit que cette interdiction générale était disproportionnée. Les sénateurs disaient que c’était inconstitutionnel. Depuis, ils ont changé de position. J’ignore comment vous les avez achetés – j’ai ouï dire qu’il y avait des élections sénatoriales dans quelques semaines.

Mais les arguments du Sénat valent toujours : ce texte n’est pas conforme à notre Constitution. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.)Si, demain, l’Europe décide d’en faire une interprétation ultralarge, vous ne pourrez rien faire, parce que cette loi donne les pleins pouvoirs à la Commission européenne pour s’occuper de la vérification d’identité. On ne sait pas si l’application de contrôle sera publique ou privée,…

…ni si elle sera française ou européenne, peut-être même américaine.

Rien dans ce texte ne donne des garanties sur le traitement sécurisé de ces données ultrasensibles pour les Françaises et les Français. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.)

Chaque semaine, le gouvernement est victime de piratages et de fuites de données massives, au point de mettre en danger nos concitoyens : je ne vous fais pas confiance pour prendre des décisions aussi lourdes, madame la ministre ! (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.)

Quand un texte aussi bancal est voté par les souverainistes en carton du Rassemblement national,…

…confiant ainsi à la Commission européenne la vérification de l’identité, je m’inquiète du caractère liberticide et fascisant de cette mesure ! (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP. – Exclamations sur les bancs du groupe RN.)L’hypocrisie est réelle. Les réseaux sociaux ne sont pas toxiques seulement pour les moins de 15 ans, ils le sont pour tous : les moins de 15 ans, les adolescents, les adultes, les grands-parents.

Le capitalisme est en mutation. Il fait naître des géants du numérique qui sont désormais plus puissants que certains États. Ils embauchent des ingénieurs, des psychologues, des communicants…

…pour capter notre attention et nous rendre accros à leurs contenus avec des algorithmes toujours plus puissants et addictifs. Dans quel but ? Regarder de la publicité !Car là est le fond du problème : la pub. Vous allez sur YouTube : de la pub ; à l’arrêt de bus, près de chez vous : de la pub ; le long de la route, pendant votre trajet en voiture : de la pub ; vous écoutez la radio : de la pub ; et quand vous allez sur vos réseaux sociaux, contre quoi échangez-vous votre temps d’attention ? Contre de la pub ! (M. Antoine Léaument applaudit.)Pourquoi a-t-on besoin d’autant de pub ? Pour entretenir la société de consommation. Vous contrôlez l’individu parce que vous refusez de contrôler une machine mondiale : celle de la société capitaliste de consommation.La santé mentale des jeunes est en danger – pas seulement à cause des réseaux sociaux, mais aussi parce que vos solutions sont à côté de la plaque. Vous choisissez des solutions de façade, vous créez des barrières d’âge qu’on peut contourner en deux clics. Et dans le même temps, vous fuyez le combat contre l’économie de l’attention et vous baissez les budgets de la prévention.À l’école, un médecin scolaire pour 13 000 élèves ! Vous faites de grands discours sur la santé mentale des jeunes, mais vous ne financez ni la médecine scolaire, ni la pédopsychiatrie, ni l’école ! (Applaudissements sur quelques bancs du groupe LFI-NFP.)

En revanche, pour financer de nouvelles répressions, il y a du monde ! Elles sont gratuites et n’exigent pas de taxer les géants du numérique. (Mêmes mouvements.)Cette loi n’est pas seulement hypocrite : elle est dangereuse. Vous savez que ces mesures sont inapplicables et qu’elles seront contournées. Elle est une excuse : pour imposer la fin de l’anonymat sur internet et davantage de contrôle de l’Union européenne sur cet espace de liberté, pour dire que vous faites quelque chose contre les Gafam alors que ce sont eux qui vous tordent le bras.

Le problème de la santé mentale des jeunes, c’est qu’ils ne sont pas consultés. J’avais proposé qu’il y ait un débat sur ce texte dans les lycées, suivi d’un vote : vous l’avez refusé.Si vous consultez les jeunes, ils vous demanderont l’égalité d’accès à l’université et aux soins, notamment en matière de santé mentale. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.) Ils vous demanderont l’égalité dans l’éducation. Ils vous demanderont des emplois du temps moins chargés et des structures associatives, culturelles, sportives qui leur permettent de se découvrir et de s’épanouir dans leur passion.

Si vous consultez les jeunes, ils vous diront qu’ils vont vivre toute leur vie avec les réseaux sociaux et qu’ils ont besoin d’outils, de conseils et de méthodes pour gérer ce téléphone qui occupe nos vies, quel que soit l’âge. Si vous consultez les jeunes, ils vous diront qu’ils n’entrevoient pas l’avenir dans le cadre de l’économie de l’attention, de la consommation, de la dictature des Gafam. Si vous consultez les jeunes, ils vous diront qu’ils ne veulent pas l’égalité dans l’interdiction, mais l’égalité dans les droits et les libertés de chacun. Et si vous consultez les jeunes, ils vous diront d’arrêter d’instrumentaliser leur culture, que ce soit celle d’internet, de la fête, des jeux vidéo ou du football, pour justifier vos lois répressives votées avec le Rassemblement national ! (Applaudissements sur quelques bancs du groupe LFI-NFP.)Jeunesse, la grande consultation arrive ! Elle s’appelle l’élection présidentielle de 2027 ! Avec le bulletin de vote pour Jean-Luc Mélenchon,…

…nous nous apprêtons à tout changer et à montrer à ceux qui ont déjà abandonné qu’un autre monde est possible ! (Les députés du groupe LFI-NFP se lèvent et applaudissent. – Exclamations sur les bancs du groupe EPR)

Je vous écoute.

Et quoi d’autre ?

Très bien !

Président ! (M. Louis Boyard brandit le règlement de l’Assemblée nationale.)

Vous en avez déjà accepté !

Que M. Vermorel-Marques vienne me répéter ses propos, s’il a du courage !

Ils s’abstiennent devant la Commission européenne !

Bravo !

Bravo !

Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).