Discours du 16 avril 2026
Marcellin Nadeau · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°209
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Nous examinons aujourd’hui un accord qui, à première vue, pourrait sembler technique mais qui, en réalité, touche à quelque chose de profondément politique. Il s’agit de la place de la Martinique dans son environnement naturel, historique et humain, la Caraïbe. Cette adhésion de la Martinique à la Caricom, nous l’avons voulue, nous Martiniquaises et Martiniquais, en ce qu’elle est une avancée historique. Et dans cette perspective, j’en soutiens sans réserve le principe. Car il faut le dire clairement dans cet hémicycle : la Martinique n’est pas seulement une région ultrapériphérique de l’Europe, elle est d’abord un territoire caribéen, et il était temps qu’elle trouve toute sa place dans cet espace régional. Ou, pour pasticher Aimé Césaire, que la géographie soit réconciliée avec l’histoire.Cette adhésion répond en effet à une réalité que nous connaissons sur le terrain et qui a trait à nos défis communs avec nos voisins. Qu’il s’agisse des crises climatiques, des enjeux de santé, des solidarités régionales – comme l’illustre récemment l’aide organisée par la Caricom à Cuba – ou encore des questions de sécurité ou des questions mémorielles, il n’y a pas de doute, nous appartenons bel et bien à une même communauté de destin.Pour autant, soutenir cet accord ne signifie pas renoncer à toute exigence critique, bien au contraire. Car, soyons-en conscients, cette adhésion est, en l’état, une adhésion sous contrainte.Tout d’abord, parce que la Martinique sera bien membre associé, mais sans droit de vote sur les décisions majeures et sans compétence en matière commerciale, du fait même de son appartenance à l’Union européenne. Autrement dit, nous entrons dans la Caricom, mais sans disposer de tous les leviers d’action. Cela pose en conséquence une question simple : quelle est la portée réelle de notre participation ? Sommes-nous appelés à être des acteurs à part entière, ou des partenaires ultrapériphériques ?Deuxième point d’attention critique : le financement. La collectivité territoriale de Martinique devra assumer seule une contribution annuelle de 250 000 euros. Dans un contexte budgétaire contraint, chacun sait ici que cette somme n’est pas neutre. Elle implique des choix, parfois au détriment d’autres politiques publiques essentielles, sociales ou d’infrastructures. Or, dans le même temps, l’État reconnaît lui-même l’intérêt stratégique de cette adhésion, notamment pour renforcer la présence française dans la région, mais il ne s’investit pas. Dès lors, une question de cohérence se pose : pourquoi cet effort repose-t-il principalement sur la collectivité ?Troisième point, plus politique encore : le risque d’instrumentalisation. Oui, cette adhésion est une opportunité pour la Martinique, c’est indéniable. Mais elle ne doit pas devenir uniquement un outil d’influence pour la France dans la Caraïbe, alors que la France se désengage de partout dans la région. La priorité doit rester claire : servir les intérêts des populations martiniquaises et renforcer leur insertion dans leur environnement régional.Enfin, je veux souligner un enjeu de cohérence. S’agissant de la Caricom, la Martinique avance, la Guyane négocie, la Guadeloupe suspend. Cette fragmentation affaiblit la portée de notre présence collective dans la Caraïbe. Il aurait fallu tous agir de concert. Mais comme la France n’a plus de politique caribéenne, nous avons l’exemple de ce manque de vision. Or nous aurions bien besoin en ce moment d’une stratégie concertée pour l’ensemble des territoires concernés.Cet accord est une étape importante, mais ce n’est qu’une étape. Il ouvre une porte, oui, mais sans garantir que nous pourrons pleinement la franchir. En dépit de ces observations, fidèle à une approche à la fois lucide et constructive des Martiniquais exprimée depuis des années, à l’instar d’Alfred Marie-Jeanne et de Serge Letchimy, je voterai pour ce texte et le groupe GDR avec moi. Je le voterai parce qu’il va dans le sens que nous ne cessons d’appeler de nos vœux, celui de l’intégration de la Martinique dans son berceau naturel, l’espace caribéen. Mais je le voterai, comme vous avez pu le saisir, avec une exigence forte : que cette adhésion ne reste pas seulement symbolique et qu’elle devienne un véritable levier d’action, d’autonomie et de coopération pour notre territoire. (Applaudissements sur les bancs des groupes SOC et Dem ainsi que sur les bancs des commissions.)
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).