Discours du 1 juillet 2026
Marianne Maximi · Première session extraordinaire 2026 · séance n°1
Imaginez, vous avez une dizaine d’années. Vous vous retrouvez dans le bureau du juge, entouré d’adultes que vous ne connaissez pas, pour la plupart, et qui sont réunis pour décider de votre avenir. Parmi toutes les voix qui s’élèvent, la vôtre n’a pas le même poids, parce que vous êtes un enfant et que l’on s’apprête probablement à vous placer.Dans le cadre d’une audience d’assistance éducative, il y a inégalité. Qui, à 10 ans, connaît les rouages du droit ? Qui, parmi nous, connaissait, à 10 ans, ses propres droits et savait comment les faire valoir ? Alors qu’ils sont les premiers touchés par la décision qui sera prise, les enfants restent privés de l’appui d’un avocat dans ce moment charnière de leur vie. Il n’y a pas que les audiences, mais aussi tout le parcours qui s’ensuit.La protection de l’enfance n’est plus le lieu protecteur qu’elle devrait être. Nous avons vu les images d’Eliott, 8 ans, tondu par ses éducateurs ; nous connaissons les chiffres de la prostitution dans les foyers, les violences, les maltraitances, les ruptures de parcours, les lieux de placement indignes, comme les hôtels où les enfants sont livrés à eux-mêmes. Nous connaissons les difficultés d’accès aux soins, à l’éducation, aux loisirs, à la culture, aux droits fondamentaux, dont le respect devrait être effectif pour tous les enfants.Le présent texte enfonce un coin dans une société bâtie autour de la relégation de la parole des enfants, et particulièrement de celle des enfants placés. En rendant systématique et obligatoire l’accès à un avocat pour chaque enfant concerné par une mesure d’assistance éducative, il ouvre une brèche dans une société adultiste qui ne considère pas les enfants comme des sujets de droit, mais comme des personnes qui subissent le droit, sans qu’on les écoute.Notre droit prévoit déjà que la parole de l’enfant doit être entendue. Depuis 1990, la France a ratifié la Convention internationale des droits de l’enfant, que nous célébrons chaque année et qui consacre, dans son article 12, le droit des enfants à être entendus dans toutes les décisions qui le concernent. Toutefois, personne ici ne peut prétendre que ce droit est véritablement respecté, ni en protection de l’enfance, ni ailleurs. C’est pourquoi ce texte doit être adopté, car il pose une première pierre pour garantir que l’enfant sera écouté et que sa parole sera défendue par un avocat qui agit pour lui, dans son intérêt et pour revendiquer le respect de ses droits. Mais même l’avocat le plus déterminé ne pourra pas garantir le respect des droits des enfants placés dans une protection de l’enfance effondrée.À tous les étages, cette institution censée protéger les enfants s’écroule en effet sur elle-même. Les foyers sont surchargés, les professionnels sont de moins en moins nombreux, de moins en moins formés et de plus en plus mal payés. L’intérim et le turnover font exploser la stabilité des équipes, pourtant si nécessaire pour prendre soin des enfants et leur offrir de la sécurité. Le privé lucratif s’immisce partout où il le peut, sur les ruines d’un service public en crise. Tous les services publics concernés sont en effet en grande difficulté : l’hôpital, la pédiatrie, la pédopsychiatrie, sans parler de la justice, qui n’est plus capable de protéger les enfants dans des délais acceptables.J’ai le sentiment d’avoir déjà prononcé ce discours de nombreuses fois, à cette tribune, mais ce n’est pas entendu. Pourtant, nous parlons dans un contexte particulier, celui des meurtres de Lyhanna et de Louis. Dans ces affaires terribles, des enfants ont parlé, des plaintes ont été déposées, les institutions ont alerté, mais rien ne s’est passé. Ces enfants avaient urgemment besoin de protection ; ils n’ont pas été entendus, ils n’ont pas été protégés.La commission spéciale a commencé l’examen du projet de loi relatif à la protection des enfants ; il arrive trop tard. Il y avait les deux quinquennats d’Emmanuel Macron pour prendre la mesure de l’urgence, mais cela n’a pas été fait – des enfants en ont payé le prix de leur vie.Maintenant que ce texte est examiné, comment le saluer quand il fait l’impasse sur l’essentiel, c’est-à-dire la prévention ? Pourquoi les violences se produisent-elles ? Comment enrayer ce cycle ? Comment construire une culture protectrice, déconstruire nos réflexes adultistes qui considèrent les enfants comme des êtres inférieurs, comme des corps qu’on peut dominer, exploiter, abuser ? Qui dénigrent la parole des enfants, leur attribuent encore très souvent l’exagération, voire le mensonge ? Comment détruire cette présomption de non-crédibilité qui entoure leur parole ? Tels sont les chantiers majeurs que ce texte n’ouvre pas, au risque d’être complètement inopérant.Que dire des moyens, monsieur le ministre ? Je sais que ça vous dérange, ainsi que le président de la République, et que vous balayez ce sujet d’un revers de la main. Pourtant, tous les acteurs – professionnels, employeurs, tous – le disent : si nous voulons reconstruire la protection de l’enfance, si nous voulons éradiquer les violences faites aux enfants, comme celles faites aux femmes, un plan d’au moins 3 milliards est nécessaire. Il faut des moyens.Nous le disons solennellement : vous devez vous engager dès maintenant à mettre des moyens dans la protection de l’enfance, dès le prochain texte budgétaire, sinon tout ce que nous votons aujourd’hui et demain sur la protection de l’enfance restera lettre morte. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP ainsi que sur les bancs des commissions. – Mme Karine Lebon applaudit également.)
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).