Discours du 6 juillet 2026
Marie-Charlotte Garin · Première session extraordinaire 2026 · séance n°4
Le lecteur officiel de l'Assemblée peut afficher son propre bandeau de cookies à l'ouverture — c'est le portail de l'Assemblée qui l'affiche, pas ce site ; fermez-le pour voir la vidéo.
Depuis quelques mois, il se passe quelque chose de curieux dans cet hémicycle : dès que nous ne sommes pas d’accord avec le gouvernement et lui demandons des comptes, les ministres s’offusquent au micro, nous reprochent de polémiquer ou, pire encore, de faire de la politique !
Alors que vous mettez tant d’énergie à tout aseptiser, à tout vider de son sens, à tout dépolitiser, je me doute que cela doit être inconfortable pour vous, macronistes ; mais vous nous offrez là un bien triste spectacle.
Il dévoile votre incapacité à faire face à un monde qui a changé sans que vous l’ayez compris, trop occupés que vous êtes à attendre que la richesse ruisselle, pendant que nos cours d’eau s’assèchent. (Applaudissements sur les bancs du groupe EcoS.) Dans le grand chaos que vous avez organisé durant ces dix dernières années, face à la crise climatique et aux canicules extrêmes que vous n’avez pas anticipées, face à la crise sociale que vous avez provoquée, il nous appartient de clarifier qui est responsable, redevable et, à la fin, coupable.
C’est le sens de la motion de censure proposée par ma collègue Sandrine Rousseau à notre groupe.
Monsieur le premier ministre, je vais vous dire d’où je parle. Je me suis engagée en politique précisément pour combattre votre inaction ; parce que j’étais une jeune femme dans un monde en flammes et que les responsables politiques regardaient ailleurs. Sur les bancs de ma famille politique, aucun d’entre nous n’est là par hasard. Parmi nous siègent ceux et celles qui, depuis plusieurs décennies, participent à tous les combats pour empêcher ce que nous vivons aujourd’hui. Les écologistes ne jouent ni avec le feu ni avec le climat.
Il n’y a pas de postures chez nous lorsque nous débattons des conditions de la vie sur terre.La semaine dernière, nous avons vu un monde en train de s’effondrer : coupures de courant répétées, villes éteintes, récoltes ruinées, animaux morts par milliers, champs brûlés ; travailleurs, parents et enfants épuisés ; aînés en danger ; hôpitaux, prisons et Ehpad surchauffés ; morts refusés dans les funérariums.Daniel avait 19 ans. Le 26 mai, il est monté sur une charpente, par une chaleur écrasante. Le soir, il est mort : hyperthermie. Alors que notre pays compte déjà plus de 2 000 morts à cause de votre inaction, une nouvelle vague de chaleur s’installe en ce moment même. On nous répétera que c’était la fatalité, qu’il faisait chaud, que Daniel aurait dû s’arrêter, que ces gens auraient dû boire et faire attention – la valse habituelle des petits gestes. La canicule a ce génie funeste de tuer en laissant toujours à ses victimes juste assez de responsabilité pour qu’on ne parle jamais des vrais coupables. Daniel n’est pas mort du climat, il est mort parce qu’il n’a pas été protégé. C’est politique et c’est votre politique ! (Applaudissements sur les bancs du groupe EcoS.)
Voilà la vérité qu’on n’ose généralement pas dire à cette tribune : la canicule n’est pas un accident mais la conséquence directe du réchauffement climatique, c’est-à-dire de nos émissions de gaz à effet de serre. Météo-France nous prévient que, d’ici le milieu du siècle, le nombre de jours de canicule sera multiplié par cinq. Les bébés nés le mois dernier ont déjà connu deux canicules ! Ce que nous vivons n’est pas la catastrophe mais la bande-annonce de la catastrophe – et, pour eux, le reste de leur existence.Trente ans d’alertes des scientifiques, une condamnation de la France pour inaction climatique, les rapports du Haut Conseil pour le climat (HCC) et de la Cour des comptes, une COP21 en grande pompe, une convention citoyenne qui avait tout dit, tout écrit. « Qui aurait pu prédire ? » Tout le monde aurait pu le prédire, littéralement tout le monde, et vous en particulier. (Applaudissements sur les bancs du groupe EcoS.) Vous saviez, et vous avez continué.Non, ce n’est pas l’homme avec un grand H qui a fait cela ; ce n’est pas « nous tous », renvoyés dos à dos, coupables à égalité. On nous a assez culpabilisés avec l’eau du brossage de dents et les pailles en carton, pendant que les vrais responsables prospéraient. Le réchauffement a un moteur, qui est économique. Depuis cinquante ans, tandis que Total sait pour le réchauffement climatique, Total ment et organise la désinformation pour protéger ses profits. À elles seules, les 50 personnes les plus riches de la planète émettent plus de gaz à effet de serre que 1,3 milliard d’êtres humains. Voilà le problème ! Il n’est pas dans la paille en plastique de votre enfant mais dans le mode de vie et, surtout, dans les décisions d’une minorité, qui possède, décide et pollue pour nous tous et toutes.Il faut aussi regarder qui meurt. On nous répète que nous serions tous égaux devant la chaleur et que même les puissants auraient chaud. C’est faux ! C’est un mensonge de classe : plus vous êtes exploité, plus vous brûlez. La chaleur frappe l’ouvrier du bâtiment – on ne climatisera pas les toits –, le paysan – on ne climatisera pas les champs –, le livreur à vélo, l’aide-soignante dans un hôpital surchauffé, l’enfant dans une salle de classe à plus de 30 oC , l’étudiant qui révise ses examens dans une chambre mal aérée, le détenu qui étouffe, la vieille dame seule et pauvre au dernier étage d’une passoire thermique, la personne qui vit dans la rue. Ici, dans l’hémicycle de la République, je le déclare avec simplicité : le réchauffement climatique tue d’abord les pauvres ; pendant qu’ils meurent, les riches, eux, se protègent.Qu’avez-vous fait, vous, et ceux qui vous ont précédés, depuis bientôt dix ans ? Non seulement vous n’avez rien fait mais vous avez aggravé le problème. Vous êtes coupables.
Coupables d’avoir raboté MaPrimeRénov’…
…et cassé l’élan des rénovations thermiques, d’avoir fait passer la loi Duplomb, les mégabassines, l’acétamipride. (Applaudissements sur les bancs du groupe EcoS.) Vous avez enterré les 100 milliards d’euros promis au rail.
En pleine canicule, vous avez rallumé les centrales à gaz pour compenser des réacteurs nucléaires à l’arrêt, faute d’eau pour les refroidir.
En pleine vague de chaleur, vous avez violemment saboté le fonds Vert, qui permettait aux communes de s’adapter.Vous qui aimez tant l’ordre, vous êtes responsables de n’avoir rien su planifier et du chaos qui en découle : des gens qui se précipitent sur les climatiseurs dans les supermarchés ; des parents et des profs qui mettent des couvertures de survie dans les crèches et les écoles ; des jeunes qui passent leurs examens dans des parkings ; des soignants qui paient des ventilateurs de leur poche. Mais, heureusement, vous avez prolongé les soldes ! Et, maintenant qu’il s’agit de sauver votre peau face à la censure, on nous apprend qu’une proposition de loi a été déposée au Sénat : nous voilà sauvés !
Vous dites que tout va bien puisque le système a tenu mais, monsieur le premier ministre, la seule chose qui tient encore, c’est l’ampleur de votre déni ! Si les gouvernements changent, la politique reste la même : Édouard Philippe, Jean Castex, Élisabeth Borne, Gabriel Attal, François Bayrou ont tous poursuivi la même fuite en avant libérale.
Toujours moins d’investissements publics et plus de renoncements écologiques, toujours la même confiance aveugle dans le marché alors qu’il nous mène droit dans le mur. Vous ne serez plus au pouvoir quand tout continuera de brûler, mais vous serez coupables.Et qu’on ne compte pas sur l’extrême droite pour nous sauver. Qu’on se le dise : le Rassemblement national vote contre chaque mesure écologique, méprise la science (Applaudissements sur les bancs du groupe EcoS. – Mme Marianne Maximi applaudit également) et doute du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) à chaque occasion.Comment agir ? Dans l’urgence, il nous faut tout de suite un budget rectificatif qui rétablisse le fonds Vert, MaPrimeRénov’ et les crédits des énergies renouvelables ; un congé climatique ; un droit de retrait face à la chaleur et un vrai décret canicule, fixant enfin une température maximale de travail ; 1 milliard d’euros d’urgence pour rafraîchir les hôpitaux, les Ehpad et les écoles et, enfin, la reconnaissance de l’état de calamité agricole pour nos paysans ruinés.En profondeur, il faut une transformation planifiée du pays : la rénovation thermique massive des logements, la végétalisation et la fin du béton dans nos villes, la remise en état de nos réseaux d’eau et d’électricité, l’accélération des renouvelables et de la sobriété, le déploiement de l’agroécologie partout et, enfin, la réduction de l’élevage intensif et de notre consommation de viande, car elle est l’une des toutes premières sources d’émissions et de gaspillage d’eau de ce pays.Ce ne sont pas des utopies mais des politiques publiques que vous pouvez financer en rétablissant l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) et la taxation sur les revenus du capital (Applaudissements sur les bancs du groupe EcoS),…
…et en cessant d’accorder des cadeaux fiscaux à vos copains milliardaires. Vous croyez que cela coûte cher ? Le coût de votre inaction, lui, n’a pas fini d’augmenter.Deux chemins s’ouvrent devant nous, dont un seul mène à la vie.Le premier, celui que ce gouvernement a choisi, conduit vers un monde où respirer, voire vivre, l’été est un privilège, un monde où les puissants se barricadent au frais pendant que les autres encaissent et s’adaptent, c’est-à-dire souffrent et meurent. Ce monde-là n’est pas l’avenir ; c’est déjà un présent que nous refusons de toutes nos forces. (Applaudissements sur les bancs du groupe EcoS.)Le second chemin est celui de la rupture : cesser de quémander poliment quelques ventilateurs,…
…reprendre le contrôle, remettre l’économie au service de nos besoins réels plutôt que de l’accumulation sans fin de quelques-uns, en tenant compte des limites du vivant. Ce chemin est celui d’une écologie qui, loin de demander aux pauvres de se serrer la ceinture, désarme le pouvoir de l’argent sur nos vies.
C’est la seule politique réaliste qui reste après que toutes les autres nous ont menés au chaos. (Applaudissements sur les bancs du groupe EcoS.)
Monsieur le premier ministre, ne méprisez ni la peur ni la colère que nous exprimons car elles sont partagées par des millions de Français. Cette motion de censure fera date…
…car elle montre clairement qui, face à la crise climatique, s’accroche envers et contre tout à un système agonisant, et qui regarde devant (Applaudissements sur les bancs du groupe EcoS) ; qui se contente de la goutte d’eau quand le désert est à sec, et qui a compris qu’il fallait abandonner le vieux monde.Un gouvernement qui savait, qui a désarmé le pays face au danger, coupé les crédits de la survie et n’a rien fait quand les corps tombaient, ne peut pas rester.
Nous ne vous demandons pas de comprendre mais nous vous demandons de partir, et nous exigerons des comptes. Chers collègues, censurons ce gouvernement et préparons la rupture ! (Applaudissements sur les bancs du groupe EcoS, dont la plupart des députés se lèvent, et sur quelques bancs des groupes LFI-NFP et SOC.)
Et quand il sortira faire ses courses ?
On est d’accord là-dessus !
Même la solidarité, vous l’avez ruinée !
Ça concerne aussi les sans-abri ?
On en a, de la chance !
Vous auriez pu changer vos fiches !
Avec quels moyens ?
Il faut des moyens !
Avec ça, ils pourront s’acheter des ventilateurs !
Un mauvais bilan !
Nous prenons le pari : ma génération vous accuse déjà !
Vous n’avez vraiment rien compris !
C’est faux, pas dans cet hémicycle !
Et les réacteurs à l’arrêt parce qu’on ne peut les refroidir ?
C’est minable !
Vous êtes bien petit !
Venez à la délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes et à celle aux droits des enfants !
Donnez-nous aussi des fouets pour qu’on se flagelle !
Oh non !
Censurez avec nous !
C’est ce qu’on a essayé de vous dire mais vous n’avez rien écouté !
Là, il va négocier !
Avec quelle eau ?
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).