Discours du 10 décembre 2025
Marie Récalde · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°89
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Dans ce monde où les crises s’accélèrent et se superposent, où le recours à la force est de plus en plus désinhibé, où le droit international ne suffit plus à garantir l’équilibre et où les enjeux climatiques, énergétiques et commerciaux s’additionnent, notre position ne souffre aucune ambiguïté : nous voulons la paix, une paix qui garantisse la liberté des peuples, notamment en Ukraine, une paix qui protège les démocraties partout dans le monde. Mais mesurons l’urgence de la situation car l’invasion russe en Ukraine et la rupture américaine confirmée le 5 décembre dernier depuis Washington par l’administration Trump nous imposent de prendre véritablement en main notre propre sécurité. Nos partenaires ne s’y trompent d’ailleurs pas : hausse sans précédent des budgets militaires, rétablissement de formes de service national, mobilisation des sociétés civiles… Tout témoigne d’un changement d’échelle et de culture stratégique. La défense de l’Europe, longtemps pensée comme un horizon lointain et prônée par la France au nom de l’autonomie stratégique, commence enfin à prendre corps. Le réveil géopolitique de l’Europe est là ; l’européanisation de notre architecture de défense est en marche. Il revient désormais à la France d’y tenir toute sa place et de jouer un rôle moteur.Le débat d’aujourd’hui, organisé au titre de l’article 50-1 de la Constitution, permet à la représentation nationale d’aborder la question majeure de notre stratégie nationale de défense et de notre capacité à financer cette stratégie. On peut toutefois s’interroger sur la portée d’un débat sur les orientations de notre politique militaire, ouvert dans la précipitation, quand le président de la République a déjà pris de court la représentation nationale par ses annonces multiples. En effet, le 13 juillet, il a officialisé un doublement de la hausse des crédits militaires tels que fixés par la LPM pour les exercices 2026-2027, et il vient de se prononcer en faveur de la création d’un service national volontaire, dont on attend des précisions sur les contours et sur les modalités de financement notamment, tout en annonçant pour début 2026 des déclarations importantes sur la dissuasion.Vous nous demandez, monsieur le premier ministre, d’approuver le principe d’une augmentation du budget de la défense dès 2026 par rapport à celui prévu dans la LPM. C’est ce que nous avons fait lors de l’examen de la mission Défense en commission de la défense il y a un mois. Et c’est ce que nous réitérons aujourd’hui par notre vote favorable, mais qui ne nous engagera pas sur des questions plus larges dont nous aurons l’occasion de débattre au premier trimestre 2026. En effet, si nous acceptons le principe d’accélérer l’effort budgétaire dédié aux armées, cela ne peut exonérer d’engager une réflexion approfondie et réelle sur les arbitrages que cela implique. Ainsi, doubler l’effort en seulement cinq ans soulève de graves questions car un afflux aussi soudain et massif de crédits présente un risque réel quant à sa bonne gestion. Les signaux d’alerte sont déjà visibles : depuis le début de l’exécution de la LPM, les reports de charges et les restes à payer ne cessent d’augmenter, révélant un modèle sous tension et une trajectoire fragilisée.Dans votre propos initial, vous avez apporté des précisions importantes sur la répartition des crédits dédiés à la dissuasion, à la mise à niveau des stocks militaires, au financement du service national volontaire, au spatial, au cyber, à l’aide à l’Ukraine. L’Assemblée a besoin de ces précisions pour pouvoir accorder sa confiance à une politique dont les orientations vont engager le pays à une hauteur inédite.Pour le groupe socialiste, qui s’en inquiète, la diminution des crédits consacrés à l’aide à l’Ukraine dans le projet de loi de finances pour 2026 est un point qui mérite l’attention. (M. Pierre Pribetich applaudit.)
Alors que nos alliés livrent des matériels neufs et financent leur production industrielle avec l’appui de programmes comme Safe, la France figure parmi les États membres de l’UE qui n’y ont pas eu recours pour aider l’Ukraine. Nos industries de défense, en particulier les PME, sont en attente de telles commandes.En tout état de cause, en cas de déploiement militaire de nos forces en Ukraine, nous réclamerions un débat suivi d’un vote – mais tel n’est pas le sujet aujourd’hui. Nous en sommes à l’heure des arbitrages et sommes tous conscients du besoin d’accélérer l’effort budgétaire. Toutefois, cette réflexion ne saurait aller seule. Il est également légitime de s’interroger sur l’équilibre entre la nécessaire montée en puissance de notre défense et la sauvegarde de notre modèle social. Je ne doute pas que vous clarifierez ce point.Dans des mots qui résonnent encore aujourd’hui, prononcés à cette tribune en 1913, Jaurès disait en substance que la responsabilité d’un grand peuple démocratique n’est pas de recourir à des expédients hâtifs, mais de préparer sa défense dans l’esprit de suite, par l’organisation rationnelle de ses forces, par la mobilisation éclairée de la nation et par la continuité de l’effort. Cette exigence demeure la nôtre. (Applaudissements sur les bancs du groupe SOC et sur quelques bancs des groupes EPR et Dem.)
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).