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Discours du 28 avril 2026

Maud Petit · Session ordinaire 2025-2026 · séance n°212

Si je devais résumer le cœur du problème qui nous réunit, je le ferais ainsi : chez les enfants victimes d’inceste, ce qui permet de survivre à cette violence devient, des années plus tard, ce qui les empêche d’être crus. C’est l’un des paradoxes les plus cruels de notre système judiciaire, car la dissociation est un mécanisme de survie qui ressemble à un mensonge.Dans le champ de la psychotraumatologie, nous savons que la dissociation n’est ni rare, ni marginale, ni pathologique en soi. C’est une réponse de survie. Chez l’enfant victime d’inceste, elle est quasiment la règle.Quand l’agresseur est un parent, quand la violence est précoce et répétée, quand il n’existe aucune possibilité de fuite, l’enfant ne peut ni courir, ni crier, ni se défendre. Son cerveau fait alors autre chose, il coupe : il coupe les émotions ; il coupe les sensations ; il coupe parfois la mémoire elle-même. Pierre Janet, déja, parlait d’une perte d’intégration : ce que je vis, ce que je ressens et ce que je comprends ne forment plus un tout.C’est là que commence le malentendu judiciaire. En effet, ce que produit la dissociation ressemble exactement à ce que la justice interprète comme suspect. Une victime qui parle sans émotion ? Elle invente. Son récit est tardif, fragmenté, lacunaire ? C’est incohérent. Elle n’a pas fui, ne s’est pas défendue ? Elle n’a pas résisté. Elle a tenté d’apaiser l’agresseur ? Elle était consentante.Tout ce qui est typique d’un enfant traumatisé devient un motif de décrédibilisation de l’adulte. Une femme raconte un viol incestueux d’une voix calme, presque détachée, comme on raconterait une histoire. Selon une lecture traumatique, scientifique, on en conclurait qu’elle ne peut pas ressentir sans être submergée et que par conséquent, elle se coupe. Selon une lecture ne reposant sur aucune formation, on en conclurait que les violences n’étaient pas si graves.Or ces réactions ne sont pas un choix. Elles résultent d’une incapacité neurobiologique. Les travaux contemporains, notamment ceux de Stephen Porges, démontrent que lorsque la fuite ou le combat sont impossibles, le système nerveux bascule vers l’inhibition, voire l’effondrement. Pourtant, combien de fois entend-on encore cette question naïve : « Pourquoi n’a-t-elle pas réagi ? »La dissociation peut enfermer les faits dans un véritable coffre-fort. C’est ce qu’on appelle l’amnésie dissociative.Certaines victimes se souviennent trop ; d’autres, pas du tout. Parfois, les souvenirs reviennent des années plus tard, par bribes ou en flot. Ce mécanisme protège l’enfant. Mais, dans le cadre judiciaire, il fragilise l’adulte, car il est pris pour une invention.Nous sommes face à un problème massif, quoique invisible. Les troubles dissociatifs sont massivement sous-diagnostiqués. Selon les estimations internationales, ils concerneraient 10 à 15 % de la population, et plusieurs pourcents pour les formes sévères. Or les diagnostics demeurent rarissimes en France. Pourquoi ? Parce que ces troubles sont polymorphes, discrets et, surtout, caméléons – depuis l’enfance, leur but était de ne pas être vus ; alors ils ne se montrent pas. C’est précisément pourquoi nous devons changer de regard.Former, former et encore former. Cela devient une nécessité absolue. Former à la dissociation les professionnels de santé, de la justice, de la protection de l’enfance n’est pas un luxe mais une obligation morale. Car se priver de cette grille de lecture revient à commettre une erreur fondamentale, en interprétant les conséquences des traumas comme des incohérences au lieu de les comprendre comme des adaptations.Cette erreur a un coût immense. Elle ajoute du doute là où il y a déjà eu de la violence. D’où ma question, qui est au cœur de la commission d’enquête sur le traitement judiciaire des violences incestueuses parentales commises contre les enfants et la situation des parents protecteurs, notamment des mères protectrices : sommes-nous prêts à revoir nos critères implicites de crédibilité, pour les rendre enfin compatibles avec ce que nous savons désormais du cerveau d’un enfant traumatisé devenu adulte ? Tant que nous ne le ferons pas, la dissociation continuera de protéger les victimes pendant l’agression et de les condamner dans les prétoires.Monsieur le garde des sceaux, nous serons heureux de vous recevoir prochainement au sein de notre commission d’enquête.

Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).