Discours du 6 mai 2026
Mereana Reid Arbelot · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°222
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Chers collègues, ia ora na – Bonjour à tous ! Députée de Polynésie française, je prends la parole avec une conscience particulière de ce que représente pour nos territoires l’histoire que je m’apprête à évoquer. L’histoire de la France, telle qu’elle est enseignée et transmise, est aussi faite d’une part qui dérange, souvent mise au second plan, voire passée sous silence : celle qui concerne l’existence d’un empire, faite de conquêtes et de domination.Du XVIe au XXe siècle, la France a constitué l’un des plus vastes empires coloniaux. Elle a compté près de quatre-vingts colonies au cours de son histoire, se plaçant parmi les principales puissances coloniales, derrière l’empire britannique. Un premier espace colonial s’est développé en Amérique du Nord, dans les Caraïbes – notamment à Saint-Domingue, en Martinique et en Guadeloupe –, ainsi qu’en Afrique et en Inde. Un second s’est construit à partir du XIXe siècle, d’abord en Algérie, puis en Asie et en Océanie, incluant notamment la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie.Cette expansion a longtemps été présentée comme une source de grandeur et de prospérité, mais elle s’est aussi accompagnée d’une réalité autrement plus sombre : celle de sociétés bouleversées, de communautés brutalisées et de millions de vies brisées. Ce système reposait sur une idéologie de domination et de hiérarchisation des peuples. La prétendue mission civilisatrice a servi de justification à l’imposition d’un modèle culturel, religieux et politique fondé sur une supériorité affirmée. Au nom de cette vision, des violences ont été commises, des identités niées, des cultures marginalisées. Des femmes, des hommes et des enfants ont été déshumanisés jusqu’à être exhibés lors d’expositions coloniales ; ce traitement s’est parfois même étendu à leurs restes, encore détenus dans les collections publiques. Dans les territoires colonisés, les langues ont été étouffées, les pratiques culturelles moquées ou prohibées, les savoirs dénigrés. Pourtant, ce sont ces mêmes cultures que l’on admire désormais dans les musées, ce sont ces mêmes objets que l’on expose, sans dire comment ils ont été obtenus ni dans quelles conditions ils ont été arrachés aux communautés.On entend parfois dire – et il faut l’entendre ici – que ces objets auraient été préservés par leur présence en France ; que sans cela, ils auraient disparu. Faudrait-il donc remercier la colonisation ? Rappelons que ceux qui ont pris sont aussi ceux qui ont bouleversé, fragilisé, parfois détruit les sociétés dont ces objets sont issus. Ils ont imposé leur ordre, leur modèle, leurs normes. Sans la colonisation, ces peuples auraient été libres de faire évoluer leur culture, de la transmettre et de la préserver selon leur propre choix. Ce ne sont pas de simples objets, ce sont des fragments d’histoire, des fragments d’identité, des fragments de mémoire, mais pas n’importe lesquels : ce sont l’histoire, la mémoire et l’identité des peuples qui les ont produits. Dès lors, la question n’est plus seulement patrimoniale, elle est morale. Elle appelle une réponse claire : restituer ce qui a été pris. Le texte que nous examinons aujourd’hui s’inscrit dans cette démarche. Il constitue une avancée importante. Il traduit une prise de conscience et une volonté de réparation que nous saluons. Restituer, ce n’est pas seulement rendre des objets, c’est reconnaître et assumer une histoire. C’est contribuer à restaurer des dignités : celle des peuples colonisés et celle de la France.Toutefois, cette avancée demeure partielle. Le texte fixe des limites, notamment temporelles, qui excluent une partie de l’histoire coloniale, en particulier celle du premier espace colonial constitué dans les Amériques et dans les Caraïbes. Il laisse ainsi de côté une part essentielle des spoliations. Madame la ministre, un pas est franchi ; allons plus loin.Par ailleurs, de nombreux territoires qui composent la République, les territoires dits d’outre-mer, ont été concernés par ce processus. Ils portent encore la trace des spoliations.Je tiens à saluer, à ce titre, l’inscription à l’ordre du jour du Sénat d’une proposition de loi relative à la restitution des restes kali’na et arawak de Guyane. C’est une avancée attendue et un combat ancien. (Applaudissements sur les bancs du groupe GDR et sur plusieurs bancs du groupe SOC.)Mais il ne saurait y avoir, d’un côté, les territoires devenus indépendants, et de l’autre, les territoires qui sont toujours français. Tous ont connu des formes de dépossession. Tous attendent une reconnaissance à la hauteur de leurs blessures. Madame la ministre, s’il nous est impossible de changer le passé, nous pouvons choisir la manière dont nous construisons l’avenir. L’Histoire elle-même attend sa propre reconnaissance.Le groupe GDR votera ce texte, conscient de son utilité mais lucide sur ses limites. Lorsqu’un tel mouvement est engagé, il doit aller jusqu’à son terme. Nous resterons entièrement mobilisés pour que cette démarche soit élargie à l’ensemble des territoires concernés. Mauruuru – merci ! (Applaudissements sur les bancs du groupe GDR et sur plusieurs bancs des groupes SOC, EcoS et Dem.)
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).