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Discours du 2 avril 2025

Murielle Lepvraud · Session ordinaire 2024-2025 · séance n°158

Je vous parlerai d’une femme, mère de trois enfants – qu’elle élevait seule –, médecin de campagne dans un bourg des Côtes-d’Armor, il y a trente ans. À l’époque, elle travaillait 24 heures sur 24 en semaine. Les dimanches, une garde était organisée avec les deux autres médecins de la commune – elle travaillait donc un week-end sur trois. Des patients pouvaient arriver à n’importe quelle heure du jour où de la nuit mais, une bonne partie du temps, c’est elle qui se déplaçait sur les routes, en visite. Trop de travail, trop de charge mentale professionnelle et familiale, trop de tabac sans doute, ont précipité son infarctus, à 53 ans. Il lui fut alors impossible de reprendre le travail. Elle se mit donc à chercher un médecin pour prendre la suite. En vain. Trop de patients, dans un endroit trop éloigné de tout, pas assez près de la mer… Sa patientèle dut alors se débrouiller et se répartir chez les confrères, déjà bien occupés. Cette femme, c’était ma mère. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP et sur plusieurs bancs du groupe GDR.)C’était il y a trente ans, au début de la dégradation de l’accès aux soins, au moment où l’on entendait en boucle « la santé coûte trop cher », « quand il y a trop de médecins, il y a trop de malades » – l’époque où la profession incitait, primes à l’appui, les médecins à partir à la retraite à 56 ans. Les conditions de travail des médecins libéraux ont heureusement évolué, grâce notamment à l’augmentation du nombre de femmes praticiennes. Cependant, la pénurie de médecins, organisée par la profession elle-même, a entraîné une détérioration de l’accès aux soins et une répartition inégale de la charge de travail sur un nombre restreint de praticiens.

Pour faire face à cette pénurie, on prend aujourd’hui des mesures destinées à inciter les médecins à prolonger leur activité après l’âge de la retraite, notamment au moyen du cumul emploi-retraite.Environ 30 % de la population française vit désormais dans un désert médical. Selon la direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), près de 11 % de la population vivait dans une zone sous-dotée en médecins généralistes en 2024 ; 7 millions de Français sont en grande difficulté pour obtenir un rendez-vous dans un délai raisonnable ; plus de 1 million de personnes renoncent chaque année à se soigner ; on meurt sur des brancards aux urgences ; la mortalité infantile remonte. Nous constatons depuis des années la détérioration progressive de notre système de santé publique. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP et sur plusieurs bancs du groupe EcoS.)Les élus locaux sont témoins des difficultés croissantes de leurs administrés pour obtenir un rendez-vous médical. Dans mon département, plus d’une cinquantaine de maires ont pris des arrêtés pour exhorter l’État à agir en urgence afin d’améliorer l’accès aux soins. Pendant ce temps, des communes rurales rivalisent d’imagination pour attirer des professionnels de santé, allant jusqu’à proposer des ponts d’or à celui qui daignerait venir s’installer dans leur coin perdu. Est-ce vraiment aux médecins qu’il faut accorder des aides financières à l’installation, alors que ces mesures incitatives ne produisent pas les effets escomptés ?Conscient de la situation, le groupe transpartisan initié par Guillaume Garot travaille depuis trois ans sur l’accès aux soins. Et aujourd’hui, nous pouvons enfin examiner un texte visant à lutter contre les déserts médicaux.Bien que cette proposition de loi s’en tienne au minimum et se concentre sur trois mesures prioritaires – la régulation, la formation et la permanence des soins –, cela n’a pas empêché les lobbys des médecins libéraux de mener une offensive pour tenter d’empêcher son adoption : ces derniers préfèrent maintenir un statu quo intenable pour la population. À l’Assemblée nationale, l’offensive est menée par une majorité de députés médecins. Certains d’entre eux s’opposent au texte au nom de la liberté d’installation, alors que nous proposons uniquement que, dans les zones surdotées, un médecin ne puisse s’installer que si un confrère part à la retraite. Partout ailleurs, il n’y aurait pas de régulation : 87 % du territoire resterait donc librement accessible aux médecins. Il n’y a là aucune coercition !En l’espace de quelques décennies, nous sommes passés d’un extrême à l’autre : autrefois, les médecins étaient toujours disponibles, car constamment en service ; ils sont aujourd’hui difficilement accessibles, débordés et quasi introuvables le week-end. Qu’ils travaillent moins qu’auparavant ou que certains choisissent un temps partiel ne pose pas de difficulté en soi. La continuité des soins doit être garantie, en tout lieu et à toute heure – c’est l’objet de l’article 4. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP et sur plusieurs bancs des groupes EcoS et GDR.)Le volontariat s’est révélé insuffisant pour répondre aux besoins des patients sur l’ensemble du territoire. Le Conseil national de l’Ordre des médecins évoque même un désengagement des médecins libéraux. En 2024, moins de 40 % d’entre eux ont participé à la permanence des soins ambulatoires. En rétablissant l’obligation de permanence des soins pour l’ensemble des praticiens, il deviendra possible de mieux répartir la charge de travail tout en améliorant l’accès aux soins. La solidarité est toujours bénéfique !Pour toutes celles et tous ceux qui ne parviennent plus à se soigner, en milieu rural comme dans les quartiers, je vous invite donc à voter en faveur de cette proposition de loi d’utilité publique. (Les députés du groupe LFI-NFP se lèvent et applaudissent. – Applaudissements sur plusieurs bancs des groupes SOC, EcoS et GDR.)

Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).