Discours du 11 mai 2026
Nadège Abomangoli · Session ordinaire 2025-2026 · séance n°228
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Le soutien aux peuples en lutte contre les pouvoirs qui les oppressent rassemble les progressistes et les humanistes. Mais les progressistes et les humanistes de façade abîment cette noble cause. Nous sommes opposés à l’hypocrisie et aux instrumentalisations. Or c’est ce qui ressort de cette proposition de résolution : elle utilise la cause du droit du peuple géorgien à vivre en démocratie, au service d’un agenda européen aux contours mal définis.L’objectif de cette résolution serait en effet d’acter pompeusement le soutien de la France au très romantisé « destin européen de la Géorgie ». Le lyrisme de cette formule n’efface pas les apories de ce texte.Tout d’abord, l’adhésion de la Géorgie à l’Union européenne n’a rien d’une évidence au regard des critères fixés par les traités en matière de respect des droits fondamentaux, de lutte contre la corruption ou encore de transparence des marchés.En outre, l’adhésion de la Géorgie à l’Union européenne comporterait des risques géopolitiques indéniables, dans un contexte où 20 % du territoire souverain de la Géorgie est sous contrôle russe. Dans ces conditions, votre zèle en faveur d’un tel élargissement alimenterait sans nul doute une confrontation directe avec la Russie, qui mettrait l’Europe et notre pays en danger, alors même que vous ne disposez d’aucun plan pour y parer.De manière plus générale, nous restons opposés au principe de toute nouvelle adhésion à l’Union européenne tant que celle-ci demeurera un espace de compétition entre nations, plutôt qu’un réel espace de solidarité.L’actualité récente l’a prouvé : l’Union n’a d’union que le nom. En réalité, vous fantasmez des intérêts communs face aux menaces russes et, dans une moindre mesure, face aux menaces états-uniennes. Quand elle n’est pas occupée à adopter des textes régressifs en matière d’immigration ou à céder aux dérives de l’ultralibéralisme, l’Union européenne donne à voir un spectacle déplorable sur la scène internationale : elle n’est ni un bloc ni une entité autonome du point de vue stratégique, car elle n’est absolument pas solidaire. Alors que Donald Trump plonge le monde dans le chaos, en imposant ses diktats bellicistes et commerciaux, l’Union européenne est incapable de faire front autour d’un « non à la guerre ».Cette résolution laisse également entendre que l’ancrage dans le fameux « destin européen » constituerait de facto une protection contre les dérives illibérales. Un tel postulat paraît frappé du sceau de l’audace, quand on sait à quel point ces dérives ont foisonné et foisonnent encore au sein de l’Union européenne.L’édition 2026 du rapport d’Amnesty International sur la situation des droits humains dans le monde parle d’elle-même. Rien qu’en France, les constats dressés font froid dans le dos : racisme systémique, hausse des violences policières et recul de la liberté d’expression et de réunion – rien de bien surprenant quand on sait qu’en 2023, la méthode Macron a valu à la France des critiques de l’Organisation des Nations unies pour ces mêmes raisons.Bien sûr, je ne compare pas la France à la Géorgie.
Mais pardonnez-nous de rire un peu quand cette résolution présente le « destin européen » comme un bouclier contre « les restrictions à la liberté d’expression et de manifestation » ou contre « l’usage disproportionné de la force contre les manifestants pacifiques » – pour reprendre vos termes –, alors que nous voyons cela en France.Par ailleurs, l’indignation relative au respect des droits de l’homme en Géorgie est plus que tardive, et le fait qu’elle soit présentée par une députée du camp présidentiel ne manque pas de sel. Étiez-vous révoltés en novembre 2025, quand l’Élysée envoyait une délégation militaro-industrielle en Géorgie (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP) afin d’y prospecter pour de potentielles ventes d’armes,…
…malgré la nature du régime, que cette résolution dénonce à juste titre ? Comme d’habitude, la France d’Emmanuel Macron aura eu l’indignation timide face à la perspective de profits.Cette résolution a au moins le mérite de souligner les ambiguïtés de la France à l’égard des dirigeants géorgiens. Il est en effet étonnant de voir le camp présidentiel dénoncer la satellisation par la Russie de l’oligarque pro-Poutine Ivanichvili, dirigeant occulte de la Géorgie et fondateur du parti au pouvoir. N’est-ce pas M. Macron qui, en 2021, le décorait de la Légion d’honneur, que vous appelez désormais à lui retirer ? Pourtant, M. Ivanichvili était loin, déjà, d’être un chantre de la démocratie et des droits de l’homme. (« Eh oui ! » et applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.)Quant à l’ancien président Mikheïl Saakachvili, dont vous dénoncez légitimement les conditions d’incarcération, rappelons qu’il a été condamné en 2018 pour abus de pouvoir et que ses mandats ont été marqués par des violations des droits de l’homme, dénoncées par Human Rights Watch. Les dérives illibérales ne datent donc pas d’aujourd’hui.À cette époque, M. Saakachvili piétinait déjà les droits sociaux et politiques du peuple géorgien et n’hésitait pas à réprimer les mobilisations pacifiques contre son régime kleptocratique. Cette situation n’avait d’ailleurs pas découragé Raphaël Glucksmann, entre 2009 et 2012, de lui prêter ses bons offices (Mme Gabrielle Cathala applaudit) pour opérer un rapprochement avec l’Union européenne, en particulier avec la France de Nicolas Sarkozy : un cap clair dans le soutien à un régime corrompu et illibéral.En définitive, cette résolution porte en elle trop d’hypocrisies et d’indignations sélectives (Mêmes mouvements), tout cela pour défendre un agenda politique dans lequel nous ne nous reconnaissons pas.Cet agenda politique, c’est d’abord la mise sous tutelle d’un État suffisamment faible pour en faire un État croupion vis-à-vis de puissances européennes telles que la France ou l’Allemagne ; pour en faire un État soumis à n’importe quel diktat économique et commercial – notre rapport aux États-Unis montre que nous ne sommes pas capables d’offrir autre chose à la Géorgie.Cet agenda politique, c’est ensuite une initiative qui vise à laver le pouvoir macroniste de ses compromissions ; c’est enfin une logique de tensions à l’égard de la Russie, sans plan pour y faire face. Nous ne voterons donc pas pour cette proposition de résolution. Il appartient au peuple géorgien de décider de son destin, avec ou sans nous. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.)
Manifestement, nous avons une divergence dans la lecture des intentions contenues dans ce texte. À nos yeux, l’expression « destin européen », qui figure dans le titre, parle d’elle-même, tout comme les considérants et les amendements que vous avez déposés, madame la rapporteure, à votre propre texte. Mais nous ne sommes pas d’accord non plus avec ce que propose le Rassemblement national, même si nous l’avons entendu parler de respect de la souveraineté de la Géorgie.Pour notre part, nous n’avons pas déposé d’amendement, parce que nous ne voulions pas laisser entendre que nous ne sommes pas solidaires avec le peuple géorgien. Nonobstant, nous considérons que vous avez introduit dans ce texte des éléments qui empêchent de voter en sa faveur.Vous l’avez dit lors de la présentation, madame la rapporteure, et plusieurs orateurs l’ont rappelé : en Géorgie, il existe une aspiration à l’adhésion à l’Union européenne. C’est ainsi, que cela nous plaise ou non ; il faut respecter cette aspiration. Nous souhaitons que le peuple géorgien puisse se prononcer sur cette adhésion, dans le respect de sa souveraineté. Or, précisément, nous considérons que, dans le texte, vous en avez un peu trop fait à ce sujet.L’opposition du groupe La France insoumise à ce texte ne repose pas sur les mêmes motivations que celle du groupe Rassemblement national. Nous savons que le Rassemblement national était très proche du gouvernement de Viktor Orbán, qui avait lui-même adoubé le gouvernement géorgien. (MM. Andy Kerbrat et Antoine Léaument applaudissent.) Voilà pourquoi il s’oppose aujourd’hui à cette proposition de résolution. Nous voterons contre son amendement de suppression, qui relève de l’hypocrisie.De notre côté, nous sommes cohérents. Nous avons soulevé ce qui nous semble être, dans votre texte, des éléments d’hypocrisie, si l’on en juge par votre réveil tardif à l’égard de l’oligarque qui dirige la Géorgie. Nous soulignons également l’hypocrisie du Rassemblement national. (Applaudissements sur les bancs du groupe LFI-NFP.)
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).