Discours du 7 janvier 2026
Océane Godard · Session ordinaire 2025 -2026 · séance n°104
Je tiens tout d’abord à remercier le groupe GDR dont l’initiative nous permet de débattre de cet enjeu crucial que représente l’avenir des missions locales. Chaque année, plus de 1 million de jeunes sont accompagnés par le réseau des missions locales vers l’autonomie, l’émancipation et l’emploi. Les missions locales offrent un service public de proximité, inscrit dans le code du travail. Elles reposent sur un accueil inconditionnel, un diagnostic global, et un accompagnement dans la durée grâce à l’ouverture de plus de 6 800 points d’accueil. Depuis la crise sanitaire, les missions locales font face à des aléas de financement importants, en dépit de cadres pluriannuels de conventionnement. Le sujet ne se réduit pas à une baisse ponctuelle des crédits, les variations de financement fragilisent durablement le pilotage de l’activité et des politiques de ressources humaines.Dans le même temps, la structure des publics accueillis a profondément évolué. L’augmentation du nombre de mineurs non accompagnés, de décrocheurs universitaires et surtout de jeunes en souffrance psychique n’est pas conjoncturelle, mais structurelle. Ces jeunes ne sont pas éloignés de l’emploi par choix, mais du fait de lourds déterminants sociaux. Alors que les publics ont changé, les outils n’ont pas évolué, et nous souhaitons faire passer ce message. L’obligation de formation fonctionne de manière inégale. Les plateformes de suivi restent imparfaitement articulées et l’offre de soins publics, notamment en santé mentale, est saturée. S’y ajoute une instabilité croissante des cadres de pilotage, marquée par des financements erratiques, des objectifs mouvants et des décisions cloisonnées entre l’État et les collectivités territoriales. Cette logique de yo-yo budgétaire empêche toute stratégie de ressources humaines et toute montée en compétence durable alors que les missions locales ont investi dans leurs équipes, dans leurs compétences ainsi que dans des locaux.Par ailleurs, l’État réduit ses engagements, et des régions se retirent en arguant que l’emploi est une compétence de l’État. Certains départements orientent les bénéficiaires du RSA vers les missions locales à la suite de l’adoption de la loi pour le plein emploi, sans cadre financier stabilisé, et les établissements publics de coopération intercommunale s’interrogent quant à la poursuite de leur soutien. Ces renvois de responsabilité fragilisent la continuité de ce service public de proximité, pourtant essentiel. Les missions locales ne peuvent être la variable d’ajustement de collectivités publiques en recherche d’économies. La jeunesse de ce pays mérite bien mieux.Comment expliquer que ce réseau soit régulièrement mis en cause, alors qu’il constitue le premier point d’entrée et d’écoute des jeunes, sous pilotage et avec l’appui des services de l’État et des gouvernances locales ? Nos auditions ont fait apparaître un écart croissant entre cet accompagnement et les logiques qui structurent aujourd’hui son pilotage. La mise en avant de missions locales supposément performantes, tandis que d’autres le seraient moins, met en question les modalités de pilotage, de dialogue de gestion et de gouvernance mises en œuvre par l’État.Ces limites structurelles prennent une dimension encore plus problématique dans une logique d’activation renforcée des politiques sociales accentuée par la loi pour le plein emploi. Le CEJ a progressivement pris une place structurante dans le pilotage de l’État, alors qu’il ne concerne qu’une fraction des jeunes accompagnés et qu’il ne reflète qu’imparfaitement la réalité du travail mené par les missions locales.Cette logique repose sur des postulats bien connus : le chômage des jeunes serait d’abord un problème d’employabilité individuelle ; l’emploi serait toujours protecteur ; l’insertion serait linéaire et rapide. Or telle n’est pas la réalité. Celle du marché du travail est tout autre : les jeunes figurent parmi les premières victimes de sa dégradation, marquée par la multiplication des contrats courts, voire très courts, et par le temps partiel subi – comme l’illustrent de nombreux travaux, issus notamment du ministère de l’économie. Dans ce contexte, l’accès à l’emploi n’est pas toujours un objectif de court terme, ni nécessairement un facteur de sécurisation des parcours. Il est même parfois – j’ose le dire – déstabilisant et vecteur d’insécurité.Pourtant, l’action des missions locales continue d’être évaluée presque exclusivement à l’aune de l’accès à l’emploi, ce qui revient à invisibiliser une large part du travail d’autonomisation qu’elles mènent auprès des jeunes. L’accompagnement des jeunes est ainsi dilué dans un modèle pensé pour des adultes « employables », au mépris des parcours de vie, des origines sociales et géographiques, des réalités socio-économiques.Comment redonner de la perspective à ce réseau, sinon en cessant de réduire les financements alors même que les besoins sont criants ? Il faut prendre en compte le fait que les besoins des usagers ont profondément changé et que les missions locales restent un maillon indispensable pour y répondre.
Elles disent que cela ne relève pas de leur compétence.
Je vais me raccorder à la qualité que vous revendiquez, monsieur le ministre : la franchise. Permettez-moi donc à mon tour d’être franche : je m’attendais, nous nous attendions – et le réseau des missions locales aussi – à ce que vous nous exposiez votre vision.Le réseau attendait également que vous reconnaissiez le travail des missions, et qu’elles sont des acteurs de l’innovation territoriale, qu’elles nouent des coopérations avec les entreprises, avec les acteurs de l’emploi, avec France Travail, avec les collectivités. Il existe de véritables synergies dans les territoires ; les missions locales ne sont pas isolées.Vous nous parlez d’efficience – et nous, nous vous demandons de réaffirmer la spécificité des missions locales, de sortir d’une lecture réductrice de leur action, de repenser les modalités de pilotage et d’évaluation à partir des besoins réels des jeunes.Chacun se recentre aujourd’hui sur sa propre lecture des compétences : l’État, sur l’emploi ; les régions, sur la formation ; les départements, sur le RSA. Qu’est-ce que cela signifie, en creux ? Que ce sont les missions locales qui doivent articuler des politiques publiques de plus en plus cloisonnées.Vous évoquez les déficiences des missions locales – mais si les missions locales travaillent mal, que font les services de l’État qui se trouvent à leurs côtés ? Qui pilote le dialogue de gestion ? À quoi sert la gouvernance ? Il est trop facile de lancer des anathèmes dans le vide !Nous vous demandons de faire un choix politique, un choix de société. Quel est votre choix pour que chaque jeune – je pense aux MNA ou aux décrocheurs universitaires, par exemple – puisse trouver sa place ?Bien sûr, il y a des jeunes pour lesquels tout se passe bien, mais il y en a tant d’autres qui galèrent ! Je vous invite à aller voir le film documentaire de Thomas Ellis, Tout va bien, qui sort aujourd’hui en salle. Il témoigne de parcours absolument incroyables, et difficiles, dans lesquels l’État – la République, en tout cas – a un rôle à jouer, et une main à tendre. Et c’est précisément ce que font les missions locales.
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).