Discours du 15 juillet 2026
Océane Godard · Première session extraordinaire 2026 · séance n°14
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Les murs du palais Bourbon abritent depuis des siècles les débats de la représentation nationale – des débats souvent passionnés, guidés par la volonté d’améliorer les vies kaléidoscopiques des Français et nécessitant de faire appel à la pensée complexe théorisée par Edgar Morin. Ici, dans ce haut lieu de notre République à l’histoire puissante, nous pensons les vies pour qu’elles soient meilleures, plus douces, mieux protégées, plus justes, mieux soignées, plus accomplies – comme pour repousser la mort. On peut considérer que le progrès a largement fait reculer le moment où finissent ces vies, au prix souvent de traitements, d’espoirs, de soins et de souffrances alors assumées. Nos regards de législateurs considèrent désormais qu’il est des patients qui arrivent au bout d’un parcours qu’eux seuls ont la capacité d’appréhender s’il mérite encore d’être vécu. C’est précisément cela que cette proposition de loi autorise et respecte.Enfants de notre pays qui venez en nombre visiter l’Assemblée nationale et qui, peut-être, siégerez demain sur ces bancs et vous qui, en tribune, assistez à ce moment historique, prenez le temps de plonger votre regard dans les tableaux qui tapissent les murs et les plafonds du palais Bourbon ou dans ceux qu’on peut voir dans les musées. Ressentez ce qui en émane, car les grands peintres nous apprennent souvent ce que les mots peinent à dire.Eugène Delacroix, dans La Liberté guidant le peuple, ne peint pas seulement une femme marchant sur les barricades. Il peint cette lumière qui se lève lorsque l’être humain refuse que son destin lui soit entièrement confisqué. La liberté y avance, fragile et puissante à la fois, parce qu’elle est toujours une conquête. Rembrandt, dans Le Retour du fils prodigue, nous rappelle que les derniers instants de l’existence peuvent être enveloppés d’une infinie tendresse. Les mains du père ne jugent pas ; elles accueillent. Elles disent que l’amour est parfois la plus haute expression de la dignité. Claude Monet et ses Nymphéas nous enseignent que la vie ne se résume ni à ses orages ni à ses blessures. Même lorsque les eaux semblent immobiles, la lumière continue de s’y refléter. Elle ne nie pas l’ombre ; elle lui répond.Nos débats sont à l’image de ces tableaux. Il ne s’agit pas de choisir entre la vie et la mort. Il ne s’agit ni d’une loi qui encourage à mourir, ni d’une loi qui encourage à la spoliation des héritages, ni d’une loi qui s’oppose aux soins palliatifs. Il s’agit de savoir quelle lumière nous voulons laisser entrer dans les derniers jours d’une existence lorsque la médecine ne peut plus guérir et lorsque la souffrance devient un horizon sans aurore. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe SOC et sur quelques bancs du groupe Dem. – Mme Alma Dufour applaudit également.)Rien n’est plus universel que la finitude ; pourtant rien n’est plus singulier que la manière dont chacune et chacun s’y confronte. Je pense avec une infinie gratitude à celles et à ceux qui se sont engagés sur ce texte ; je pense aux parlementaires – tout particulièrement à Olivier Falorni, que je remercie (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe SOC, sur quelques bancs des groupes EPR et EcoS ainsi que sur plusieurs bancs du groupe Dem) ; je pense aux Français de la Convention citoyenne, aux associations, aux familles, aux soignants ; je pense aux patients d’hier, partis sans avoir eu le choix, et aux patients d’aujourd’hui, qui expriment non pas leur peur de la mort, mais leur peur de mal mourir, pour reprendre les mots de Charles Biétry. À vous toutes et tous, merci d’avoir partagé ce qui confine à l’intime et de permettre ainsi – si le vote, dans quelques minutes, le confirme – que nous ayons une grande loi républicaine de progrès et d’humanité.Pour terminer, j’aimerais partager avec vous les questionnements qui nous ont permis de cheminer. Est-ce que notre vie nous appartient au point que nous pouvons en choisir la fin, aux conditions inscrites dans la loi, ou doit-on considérer que notre propre finitude appartient à une force extérieure – qu’elle soit religieuse, spirituelle, philosophique ou bien médicale ? Il n’y a évidemment pas de vérité absolue, et c’est bien un autre chemin que la loi balisera en permettant à chacun de créer les conditions de sa propre finitude.Je veux le dire nettement : tout comme la loi autorisant le recours à l’IVG n’a pas fait avorter systématiquement les femmes (Applaudissements sur les bancs du groupe SOC et sur quelques bancs des groupes EPR et EcoS), la loi relative à l’aide à mourir ne tuera pas : c’est la maladie qui tue ! Cette loi n’incitera pas à mourir. Au contraire, peut-être pourra-t-elle apaiser des malades qui savent qu’ils peuvent recourir à l’aide à mourir s’ils n’en peuvent plus, comme elle protégera également nos soignants.Cette loi, pas plus qu’aucun autre pouvoir, ne touchera à ce qu’Albert Camus appelait l’« invincible été » et qui se niche au plus profond de nos cœurs et de nos êtres – cet invincible été décrit par Olivier Goy, cette capacité à continuer d’aimer la vie, non pas parce que tout va bien mais parce que quelque chose en soi demeure vivant, vibrant, aimant.Le 15 juillet 2026, au nom de cette fidélité à soi, au nom de la dignité et de la liberté, une large majorité du groupe Socialistes et apparentés votera pour la proposition de loi relative au droit à l’aide à mourir en France. (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe SOC, dont plusieurs députés se lèvent, et sur quelques bancs des groupes EPR, EcoS et Dem.)
Source : compte rendu intégral officiel de l'Assemblée nationale, capturé le 2026-09-01. Texte reproduit tel que publié par l'Assemblée, hors interventions de présidence de séance (ouverture, clôture, mise aux voix).